Le prof d’histoire a de la fièvre

Par Tahar Ben Jelloun. Des amis m’ont demandé d’écrire quelques lignes sur le Château de Versailles. Ce poème paraitra dans un livre collectif dédié au château.

08.01.2013
 

La perfection m’ennuie.

L’équilibre parfait me laisse froid.

L’ordre absolu des pierres et des plantes me contrarie.

La majesté des lieux répudie le poème

La rigueur est un leurre

La beauté ainsi érigée m’indiffère

Le marbre est un miroir qui s’amuse

Un lac captif d’un ciel si bas

Mais personne n’a le droit de rire à Versailles

Si, les lustres qui tremblent au passage du roi

Lequel ?

Le quatorzième évidemment.

Les jardins sont dessinés avec une règle d’ivresse

Ils sont taillés dans les chiffres

Dans l’équivalence

L’horrible symétrie

Chassées les herbes folles

Les mauvaises graines du hasard

Pas le moindre coquelicot sauvage

Pas la trace d’une fleur du pauvre

La chasse méritait bien un palais

Surtout que les bêtes n’y avaient pas accès

Les fontaines jouent avec les jets d’eau

Symphonie inutile

La musique de Vivaldi est mouillée

C’est la faute à Le Nôtre

Je n’aime pas les jets d’eau et leur acrobatie

Le mariage de l’eau et de la musique est un blasphème

Les forains en abusent

Mais les rois auraient dû s’en méfier

Entrer dans le château pour s’y perdre

Tant de faste et d’or qui suinte des murs

Tant de chagrin qui attend dans les couloirs

Tout palais est un musée de la solitude

Un royaume sans âme

Un astre vide

Une étreinte du néant

Versailles est une station de métro

Une gare et un tabac

Un nom qui baille aux larmes

Seule la Galerie des Glaces est une scène de cinéma

Un film où l’image se multiplie

Efface l’amante et son valet

La main tremble puis annule le plan

Porte d’un labyrinthe cher au poète argentin

Imaginaire le circuit du flux

Dans les deux mille trois cents pièces

Erigées pour les amours clandestines

Ou les attentes malheureuses

Le Roi se joue de leur dignité, de leur orgueil

Quelle misère que l’indéfectible attachement

La fidélité stupide

La vanité creuse

Le don de soi à celui qui ne vous regarde plus

Ah ! Versailles !

Que de drames nous ont été contés

Que de peaux flasques et ridées

Se sont déchirées

Laissant passer du pus et des regrets

Mais le Château est une image

Une figure détachée du ciel

Implantée dans une terre imbibée de sang

Erigée comme vestige contre la Commune

Sur la route de Chartres

Tout est en ordre

Le temps n’y pouvant rien

Le ciel se moque de la géométrie

Ses nuages sont insolents et fourbus

Ses étoiles sont infidèles

Le Château s’ennuie

C’est la nostalgie qui le mine

C’est la ruine des jours où l’Histoire s’est arrêtée là

Elle est repartie avec force et violence

Emportant tant de beauté sans grâce

Tant de dorures sans esprit

Versailles est sans doute le décor d’un rêve

Ceux qui font ce rêve nous quittent

Dans la pitié d’eux mêmes

Harmonie des façades

Discorde à l’intérieur

Enfer de la tyrannie

Rime d’une prétention décadente

Versailles est un musée

Une esplanade des égarés du petit matin

Hérésie et insomnie vont de paire

Dans l’échappée du désir


L’enfant se réveille

Le Château est fermé pour travaux.