L’an deux des révolutions arabes

Chronique publiée le 27 décembre 2012 dans Lavanguardia. Par Tahar Ben Jelloun.

08.01.2013
 

La déception et la désillusion sont de mise. On parle d’automne et on efface le printemps. On constate que l’islamisme gagne un peu partout et on lui prévoit un bel avenir. On parle de défaite des forces progressistes, des mouvements révolutionnaires. On se prépare à ce que des régimes théocratiques décident du présent et du futur des peuples arabes. La religion aurait triomphé et battu l’esprit de laïcité, cette démocratie qui réclamait une séparation de l’islam et de la politique. On accuse les militants pour la liberté d’être des provocateurs qui propageraient l’athéisme et le vice de la rébellion.

Certes, la Tunisie et l’Egypte sont gouvernés par des islamistes. Ils ne sont ni réellement démocrates ni modérés, même s’ils sont parvenus au pouvoir par des élections libres. Mais on oublie que la démocratie n’est pas une technique mais une culture qui a besoin de temps et de pédagogie. Aucun Etat arabe ne peut prétendre être démocrate, simplement parce qu’il n’a pas eu le temps nécessaire pour semer et enseigner les valeurs de ce système du vivre ensemble. Même le Maroc qui a mis en chantier un processus démocratique ne peut affirmer que ce sont les valeurs de la démocratie qui prévalent en ce moment. Les islamistes du Parti Justice et Développement gouvernent. Mais au bout d’une année de pouvoir, la quasi totalité de la presse a fait le constat de son échec dû à l’absence de pratique, dû aussi à l’incompétence et l’improvisation, au passage difficile des paroles aux actes. Certains ministres ont fini par reconnaître que la lutte contre la corruption par exemple est très difficile. D’autres demandent du temps et espèrent un démarrage de la croissance. Le roi Mohamed VI a laissé ce gouvernement mener sa barque. Cela ne l’a pas empêché de s’entourer de conseillers efficaces et compétents, lesquels agissent en parallèle du gouvernement. Les apparences sont sauves.

Mais la preuve est donnée tous les jours que la religion ne peut faire de la politique à moins d’être détournée et transformée en idéologie de combat. C’est ce qui se passe actuellement en Egypte où Mohamed Morsi, issu de la confrérie des Frères Musulmans essaie de faire adopter une constitution où la charia tient une place majeure et déterminante, où le collège des théologiens joue le rôle de la magistrature et du juridique, où la morale enseignée par la foi devient la règle, le droit et la loi.

Le peuple égyptien est coupé en deux. Deux visions du monde s’affrontent et continueront de se combattre tant que la constitution n’a pas été expurgée des références religieuses.

Le printemps égyptien n’a pas dit son dernier mot. Il n’y a ni automne ni hiver, mais un combat pour une société juste et dégagée de toute dictature. Car Morsi se conduit comme Moubarak. Il a goûté au pouvoir et aime le conserver par tous les moyens y compris par la force. Il compte sur l’appui de l’armée pour y arriver. Les manifestants de la Place Tahrir utilisent les mêmes slogans qu’avec Moubarak : «Dégage ». Dans un premier temps, samedi 15 décembre, la constitution a été approuvée par 56% des votants ; on est loin des 80% promis par Morsi. Mais le plus grave est que l’état de l’économie ne cesse de se dégrader. Le tourisme n’a pas repris et les Egyptiens en souffrent.


Ennahda en Tunisie n’a pas réussi à asseoir son pouvoir. L’écriture de la nouvelle constitution n’est pas terminée. Des dissensions existent entre le gouvernement et les syndicats, entre le président de la République et les ministres, entre les laïcs et les salafistes, fanatiques violents.

Sans la volonté forte de quelques milliers de femmes, les islamistes et surtout les Salafistes auraient déjà instauré une théocratie à l’iranienne. Mais la lutte se fait dans la rue, dans la presse, dans les écoles, dans les galeries d’art, par le livre, par le film. Des femmes cinéastes se sont battues courageusement contre des agresseurs salafistes qui les menaçaient avec des sabres que ce soit à Tunis, à El Marsa ou à Gafsa.

Il se trouve que la lutte des tunisiennes est fondamentale, car l’ancien président Habib Bourguiba avait au lendemain de l’indépendance en 1956 libéré la femme du carcan traditionnel qui l’empêchait de participer à la vie économique et culturelle du pays. Il avait demandé à ce qu’elles ne se voilent plus, considérant que la djallaba était « une cache misère ». Un vent de laïcité avait soufflé sur la Tunisie surtout quand ce président moderne et courageux (malheureusement, lui aussi sera tenté par la mégalomanie et la dictature vers la fin de son règne), s’était présenté à la télévision et but un verre de jus d’orange en plein ramadan, considérant que le jeûne faisait mal à l’économie du pays. C’était une autre époque. Aujourd’hui, la Tunisie a renoué avec ses racines musulmanes, ce qui n’empêche pas des femmes de se battre pour que le nouveau régime ne touche pas au code de la famille, le plus progressiste du monde musulman (il date du 13 août 1956).

Le 1er août 2012, la Commission droits et libertés de l’Assemblée nationale adoptait un texte qui a provoqué la colère des femmes tunisiennes : « l’Etat assure la protection des droits de la femme et de ses acquis sous le principe de complémentarité avec l’homme au sein de la famille ». Autrement dit Ennahda remet en question l’égalité de droits entre l’homme et la femme, soumettant celle-ci à la famille et à l’homme, mari, père ou frère. Des manifestations eurent lieu. Le texte n’a pas encore été adopté. Un juge d’instruction a engagé des poursuites contre une jeune femme violée par deux policiers et contre sont compagnon racketté par un troisième : « atteinte aux bonnes mœurs » ! Inculper la victime montre que la justice tunisienne marche sur la tête.


En Libye les islamistes n’ont pas gagné les élections, mais le pays est en train de se reconstruire. Il n’y avait pas d’Etat, pas de tradition politique, pas de syndicats, pas d’opposition. Kadhafi régnait sur un amas de tribus. Le pays se cherche tout en ayant un œil sur les valeurs musulmanes. Il vient de fermer ses frontières afin d’empêcher des djihadistes, des terroristes et trafiquant de drogue venus du sud algérien, du nord du Mali ou du Sahara de s’introduire dans le pays pour « l’islamiser » et le destabiliser.



Le cas de la Syrie est le plus tragique. A cause de l’entêtement d’un chef d’Etat illégitime, issu d’une communauté minoritaire, les Alaouites, élevé dans l’esprit dictatorial de Hafez El Assad, un politique qui avait réussi à séduire Henry Kessinger et à commettre un génocide sans recevoir le moindre reproche (le massacre des 20 000 habitants de Hama en février 19), à cause de son cynisme absolu, Bachar al Assad a réussi en quelques mois à tuer plus de 42 000 personnes, à faire fuir des centaines de milliers de citoyens, à détruire des villes entières et persister dans sa barbarie avec la bénédiction de Moscou, de Pékin et de Téhéran.

A présent il faut bien reconnaître qu’il s’agit d’une guerre civile où des salafistes se sont engouffrés, poussés et financés par des pays voisins, faisant planer le cauchemar d’une république islamique au lendemain de la disparition de Bachar.

Le monde arabe est rompu aux divisions, aux guerres intestines, au triomphe des extrémismes. La Syrie en guerre n’échappe pas à ce travers. Les opposants, les rebelles et insurgés n’arrivent pas à présenter un front uni et fort face à la barbarie de Bachar. Lui-même est prisonnier de son clan, car même s’il décide d’accepter le plan soviétique qui consiste à laisser le pouvoir et s’exiler à Moscou, sa communauté le tuerait. Il est condamné à continuer jusqu’à l’absurde. Il n’en sortira pas vivant ou alors dans un état tel qu’il ne pourrait que se donner la mort car les dizaines de milliers d’enfants et de femmes qu’il a fait assassiner hanteraient ses nuits. Encore faut-il lui accorder un minimum sens de l’honneur pour débarrasser la terre de sa présence criminelle.


En passant en revue les autres pays arabes, on est pris de désespoir mêlé à un constat : la révolution n’est pas terminée. Les pouvoirs absolus, religieux ou pas, ne résisteront pas longtemps à la vague populaire de millions de citoyens descendus dans la rue pour réclamer non pas du travail ou du pain, mais la dignité, le droit et la liberté. Cette révolution s’est accompagnée d’une liberté de la presse nouvelle via les nouvelles technologies de l’information, menée aussi par une société civile de plus en plus décidée à se battre pour une réelle démocratie.