Ah, combien notre image est laide !

Par Tahar Ben Jelloun.

19.11.2012
 

Avant, nous allions au cinéma pour rêver, pour inviter Ava Gardner ou Sophia Loren à rejoindre nos fantasmes. Nous aimions ces histoires d’amour qui se terminaient mal et nous étions heureux d’avoir vécu l’espace d’une heure ou deux dans les bras imaginaires des plus belles femmes du monde. C’était avant. Avant que la politique ne s’empare du septième art pour faire de la propagande à grands coups d’effets spéciaux, avec des poursuites de voitures sur les toits d’Istanbul ou des explosions dans le marché populaire de Kaboul ou d’Islamabad. On a abandonné le « glamour », le rêve et le merveilleux pour s’attaquer au « danger qui menace la planète ». Aujourd’hui ce « danger » c’est l’islam, évidemment l’islam que détournent les gens d’Al Qaeda, que des terroristes trafiquants de drogues exhibent pour justifier leur barbarie comme cela se passe en ce moment dans le nord du Mali.

Dans la fameuse série « Homeland », il y a une visite de l’agente de la Cia à Beyrouth. Caricature. Dès l’aéroport, on ne voit que des femmes voilées en noir comme si on était dans le fief des talibans. Il se trouve que j’étais à Beyrouth à la fin du mois d’octobre, juste après l’assassinat de Wissam al Hassan. J’ai pu constater combien cette ville est moderne, dynamique et qu’elle n’a rien perdu de son énergie et de son espoir, que les femmes sont habillées comme des européennes, que certaines sont voilées, mais rien à voir avec l’image que la série américaine veut diffuser de ce pays. Il a eu raison le ministre du tourisme de porter plainte contre cette image négative que donne Homeland de la capitale libanaise. Il a eu raison car cette série qui a reçu plusieurs oscars et récompenses a été vendue dans le monde entier et passionne des centaines de millions de téléspectateurs. Mais une plainte contre un produit si énorme, si puissant, ne redonnera jamais une image juste du monde arabe.

L’islam et le monde arabe ont remplacé le communisme et l’Union soviétique dans l’imaginaire américain. Avant on luttait contre le danger du communisme par tous les moyens (le peuple cubain continue de souffrir dans sa chair de l’embargo économique que l’Amérique lui a imposé ; et même un président comme Obama n’a pas osé l’adoucir ou mieux encore le lever), et on apprenait aux enfants que le diable venait de ces pays. Aujourd’hui que l’union soviétique s’est dissoute, que le mur de Berlin est tombé, que le communisme reste cantonné en Chine et en Corée du nord, on s’est tourné vers un diable tout neuf, l’Arabe, le musulman.

Bien évidemment, des Arabes et des musulmans travaillent jour et nuit pour accréditer auprès du monde entier cette image hideuse et désastreuse en propageant un terrorisme terrifiant dont les musulmans sont les principales victimes. Certes, depuis le 11 novembre 2001, tout a été fait pour diriger la lutte contre le monde islamique et arabe. Al Qaeda est le meilleur allié de cette Amérique qui a rendu tout Arabe suspect et tout musulman un terroriste potentiel.

Moi qui voyage beaucoup dans le monde, je constate combien un nom arabe sur un passeport (j’ai un passeport français) suscite de la méfiance et de la suspicion. Il m’est arrivé en 2003 d’être retenu durant plus d’une heure dans un boxe de l’aéroport de Newark sans que rien ne m’ait été signifié et sans que j’ai rien fait d’illégal ou d’inconvenant. Mon crime a été d’être arabe. Cette histoire arrive tous les jours à des centaines de milliers de voyageurs arabes. En tant qu’Arabes, notre image est négative. Notre réputation est mauvaise. Nous sommes perçus comme étaient perçus des communistes à l’époque de la guerre froide.

Un film américain vient de sortir et jouit d’un très grand succès. Il s’agit de « Argo », film réalisé et joué par Ben Afleck. Il raconte comment la Cia avait réussi à faire sortir de l’Iran en 1979 six membres de l’ambassade américaine qui s’étaient réfugiés chez l’ambassadeur du Canada. Histoire véridique. L’Iran est montré de la manière la plus horrible possible. Probablement que les gardiens de la révolution étaient à l’époque des brutes et des fanatiques. Mais ce que le spectateur retient de ce film très efficace c’est l’image d’un islam sauvage, brutal et meurtrier. Cela rappelle le film « Midelnight Express » qui avait fait un mal terrible à la Turquie.

Je n’ai aucune sympathie pour le régime iranien et sa révolution. Mais j’ai une pensée pour le peuple. Le peuple est déjà victime de ce régime des ayatollahs ; faut-il l’accabler encore en donnant de lui une image qui ne correspond pas à la réalité ? Nous sommes dans le système binaire : blanc/noir ; vrai/faux ; bon/mauvais ; bien/mal. Il n’y a pas de nuances, pas de complexité ; tout est vu à travers un prisme qui sacrifie la vérité.

Ne nous plaignons pas. N’accusons pas les Américains de ne pas nous respecter. C’est à nous, Arabes conscients de cette situation, de lutter à l’intérieur de nos sociétés contre les imposteurs, les falsificateurs, les menteurs, les pollueurs qui corrompent notre image, notre histoire et sacrifient l’avenir de nos enfants. Tant que nos pays ne sont pas devenus des Etats de droit, avec des institutions réellement démocratique, avec une culture de la liberté, nous aurons tout le temps des perturbateurs qui nous installeront dans la régression, le sous-développement intellectuel et le misérabilisme. Il y a tant à faire dans nos pays pour rétablir une image juste et respectée de notre identité, de notre religion et de notre être. Mais tant que la religion se mêle de politique, tant que la confusion règne entre la raison et la foi, nous donnerons aux Américains et aux Occidentaux des occasions rêvées pour faire de nous des caricatures et des pantins.