De la Libye au Mali : le chaos salafiste menace.

Par Tahar Ben Jelloun.

25.10.2012
 

Ce n’est que maintenant qu’on se rend compte de l’ampleur du désastre causé par Le Colonel Kadhafi en Libye. Plus de 40 années de dictature, de fantaisie criminelle, de fanfaronnade et de meurtres non seulement sur les libyens, mais aussi en Afrique où il soutenait des rebelles en tous genres.

La Libye n’a jamais été un Etat. C’est un assemblage de tribus au nombre de cinq principales, sans aucune organisation ni structures modernes. Durant longtemps, tout était concentré entre les mains d’un seul homme ; vers la fin, il fit profiter ses enfants de cette manne extraordinaire. Pas d’opposition, pas de partis politiques, pas de syndicats. Rien. Un pays qui marchait sur la tête et cette anomalie fut largement couverte par l’immense richesse pétrolière. Ajoutons à cela, la complaisance des pays occidentaux qui acceptaient de satisfaire tous les caprices de la diva Kadhafi parce qu’ils faisaient des affaires juteuses avec ce monstre. Ses visites en 2007 en France, Italie et Espagne furent le sommet de ses extravagances. L’Europe des droits de l’Homme fermait les yeux. Les affaires sont les affaires. Pourtant des témoignages, des récits d’opposants ou de voyageurs furent publiés dans la presse mondiale et tout le monde savait qu’en Libye une dictature atroce maintenait un peuple dans une léthargie pathologique.

La révolution a balayé en quelques mois et avec l’aide de l’Otan, de l’Onu et de l’Oua ce régime sanguinaire. Mais le fait que ce pays n’avait pas de structures démocratiques, on pouvait craindre le pire, notamment l’arrivée des islamistes au pouvoir comme cela s’est passé en Tunisie et en Egypte. C’était un risque.

Les élections législatives de juillet 2012 ont éloigné le spectre islamiste. Une majorité est allée aux libéraux « Alliance des Forces Nationales » dirigée par l’ancien premier ministre du Conseil nationale de Transition, Mahmoud Jibril. Le parti islamiste « Parti de la justice et de la construction » proche des Frères musulmans est arrivé bien en arrière. Mais, même minoritaires, les Salafistes s’agitent. Ce sont eux qui ont organisé à Benghazi les émeutes du 11 septembre en réponse au film anti-islam diffusé sur internet. Ce fut durant ces manifestations que Christopher Stevens, ambassadeur américain et ami des rebelles durant la révolution, fut assassiné ainsi que 3 autres personnes de l’ambassade.

Hilary Clinton attribua cette attaque aux terroristes de l’Aqmi, (Al Qaeda au Maghreb islamique). Le lendemain, des milliers de Libyens sont sortis dénoncer ce crime et démontrer que le peuple de Libye n’avait rien à voir avec ces barbares. Des pancartes le disaient clairement : « Plus jamais Al Qaeda » ; « Non aux groupes armés » ; « Justice pour Stevens » ; « La Libye a perdu un ami » etc.

Que ce soit en Tunisie, en Egypte ou en Libye, la lutte se fait aujourd’hui, non pas entre le monde arabe et l’Occident, mais entre deux visions de l’islam, entre ceux qui aspirent à une certaine modernité et ceux qui veulent revenir aux temps de la naissance de l’Islam. Nous savons que le mouvement salafiste (les salafistes font une lecture littéraliste du Coran, refusant les arguments fondés sur la raison), est en train de prendre du terrain et d’imposer par la violence son point de vue. Ils suivent la pensée de Mohamed Abdel Wahhab, un théologien séoudien du 18è siècle. Le Wahhabisme est la doctrine appliquée aujourd’hui en Arabie Séoudite et au Qatar. En politique pas de constitution, puisque la souveraineté appartient à Dieu et toute législation ne peut être que de principe divin.

C’est cette philosophie qui guide les islamistes « purs et durs » lesquels mènent une lutte à mort contre la modernité, la démocratie et la liberté de l’individu.

Si les salafistes ont réussi en Libye à assassiner un ambassadeur américain, ils sont combattus par ceux qui refusent que leur pays retombe dans une dictature à la talibane. Mais le danger dépasse les frontières libyennes : le terrorisme au nom de l’islam sévit partout même en Europe (le cas du commando français démantelé début octobre).

L’attention des Européens et des Américains a été attirée par ce qui se passe au Mali du nord : voilà une partie d’un Etat africain, paisible qui se trouve aujourd’hui entre les mains de fanatiques qui coupent les mains et les pieds des personnes soupçonnées de vol et qui par ailleurs sèment la terreur dans la région sub saharienne. Dans cette partie du Mali, il y a des groupes terroristes venus d’Algérie, de Mauritanie, d’autres pays d’Afrique ainsi que des Touaregs dont certains sont issus de l’armée libyenne qui servirent le régime en tant que mercenaires. Leur principale activité est le trafic de drogues dures et de cigarettes. Les narcos colombiens passent par là pour atteindre l’Europe. Certains ont utilisé les bases de Tindouf en Algérie où vivent des Sahraouis qui refusent tout compromis avec le Maroc pour une solution au problème du Sahara. Depuis que l’Espagne et l’Amérique ont eu des preuves que cette base était devenue un lieu de passage des terroristes d’Al Qaeda du Maghreb, ils sont de plus en plus décidés à aider le Maroc à sortir de ce guêpier maintenu par les autorités algériennes. En octobre 2010, deux Espagnols furent enlevés par une phalange du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), appartenant à El Qaeda au Maghreb Islamique. Des otages français sont prisonniers dans cette partie du Mali, ce qui rend toute intervention difficile. L’Algérie qui a perdu un de ses diplomates et une partie du personnel consulaire, refuse de suivre les Européens et les Africains qui prépareraient une intervention armée pour libérer le nord du Mali. Personne en comprend la position de l’Algérie qui assiste les bras croisés à des agitations terroristes au sud de ses frontières.


Le terrorisme salafiste est la menace principale sur la paix au Maghreb. Les cinq Etats du Maghreb auraient pu consolider leur union et constituer une entité forte et solide non seulement face à L’Europe mais aussi face au danger de ce fondamentalisme financé et manipulé par des Etats du Golfe. Malheureusement, les hommes politiques n’ont pas réussi à dépasser leur égoïsme et leur égocentrisme. Kadhafi voulait cette union mais à sa sauce. L’Algérie la voulait aussi, mais à condition d’en être l’unique leader. Le Maroc a rappelé qu’il avait esquissé cette union durant la guerre d’indépendance de l’Algérie. Quant à la Tunisie et la Mauritanie, ils n’eurent pas voix au chapitre. L’Union du Maghreb arabe existe, mais elle est sous anesthésie. Peut-être que les appétits d’Al Qaeda la réveilleront. Tant que l’Algérie se cache derrière le mouvement du Polissario et qu’elle bloque toute solution au douloureux problème du Sahara, il n’y aura pas d’union politique économique et culturelle du Maghreb. Cela arrange bien et les salafistes et le terrorisme d’Al Qaeda. La preuve est là : le Mali du nord est empêtré dans un chaos contagieux.