Tableau d’une exposition

Par Tahar Ben Jelloun.

25.10.2012
 

Braque disait : « Les preuves fatiguent la vérité ». Pour bien suivre le travail de Fouad Bellamine, pour en relever le sens et le sujet, il faut renoncer à débusquer ces preuves qui froissent l’art et le réduisent à des équations inutiles. Depuis les premières esquisses, Bellamine n’a cessé de peindre le matin de la lumière. C’est un signe qui n’hésite pas, s’affirme de plus en plus sans jamais souligner les traits qui donneraient un sens précis aux gestes du peintre. Sens caché parce que la vérité de l’artiste a toujours les bords perdus, mal coupés, voire déchirés.

Le sacré est ici malmené à des fins sublimes : le dôme, l’arche, la porte de l’invisible, le corps qui se donne et la lumière qui efface les aspérités. Ce sont là les obsessions de Bellamine. Son travail puise sa légitimité dans cet éternel retour sur soi et la quête entêtée de la lumière, unique voie de salut.

Cette clarté vient du ciel, seul paysage découpé par les maisons de la médina de Fès serrées les unes contre les autres. Cette promiscuité peut paraître gênante pour le regard occidental. Elle est naturelle pour celui qui est né dans cette cité du IXème siècle et qui ne l’a jamais quitté. Il faut lever les yeux pour capter cet espace. Enfant, Fouad Bellamine recherchait ce morceau du ciel qui éclairait les ruelles, les boutiques et les médersas. Il le faisait sien, allant jusqu’à l’accumuler et le redonner plus tard dans des toiles qu’il élève au rang de ses vanités : c’est une quête de soi dans un mouvement soufi, celui de l’élévation. S’élever c’est renoncer à la poussière de la vie et s’attacher à l’essentiel : l’amour de l’absolu. Tout cela n’est pas dit, juste deviné, suggéré peut-être dans la répétition du geste premier. Sortir de la pénombre, de cette humidité hachurée par quelques traits d’un soleil tardif. Peindre cette tentative de sortie, cette échappée à l’inévitable.

Fouad Bellamine met son corps en avant ; il le met à l’épreuve de la représentation des courbes qui fascinent son enfance. Très tôt initié à l’érotisme silencieux, il se met à la recherche de ce qui célèbre la naissance et sert de cadre à la mort. L’amour physique est sublimé et en même temps célébré discrètement. Aimer le corps –ici le corps de la femme, ses attributs les plus érotiques, ses mystères et ses déceptions--.

La mystique naît de cette persévérance à trouver refuge dans un sein sous une arche, à suivre le mouvement de ces formes qui changent d’apparence et de sens selon le passage de la lumière, lumière de Dieu comme disent les soufis par opposition à la clarté installée par l’homme.


Toute cérémonie est source pour le peintre, la plus riche en symboles est celle de la nuit de noces. Fouad Bellamine habille et déshabille la mariée. Il la célèbre dans une geste des origines et renoue avec l’authenticité de chaque mouvement. C’est la joie instinctive qu’il traduit dans une peinture non décorative. Cette surface dressée où les dômes sont autant de prières, semblables ou rappelant « les Tables de Dieu », est un miroir de l’âme de celui qui ne cesse de renouer avec l’enfance, de la revisiter et de la représenter suivant en cela les méandres les plus secrets de sa mémoire.

Espace concret, présent, physique et en même temps part indéniable de l’espace mental, celui qui est à la base de l’itinéraire de cet artiste, curieux des autres arts, fou de lecture, de découvertes et de recherches. Il est nourri par l’histoire de l’art qu’il a enseignée durant trois décennies, qu’il a longuement observée et qu’il a interrogée. Cette culture est son bagage, son visa pour l’audace et la discordance.


Quand Fouad Bellamine parle de « l’acte jouissif de peindre », il n’exagère pas. Il a une relation intime avec son travail, un lien physique qu’il décrit comme un « va et vient entre Eros et Thanatos ». Il fait corps avec la peinture tout en la pensant, la scrutant. Il travaille la matière et la couleur comme un artisan qui ne saurait pas dire pourquoi il fait tels gestes mais pour qui l’important c’est le résultat. Il faut se méfier des artistes qui vous livrent des clés pour regarder et comprendre leur travail. Fouad Bellamine ne se repose pas. Il est dans une tension permanente. Rien n’est acquis, rien n’est donné définitivement. Il a un paquet de souvenirs d’enfance et c’est avec cela qu’il avance et nous montre le monde dans ce qu’il dissimule, dans ce qui n’est pas visible et aussi dans sa douleur. Pas de nostalgie, pas de regret. Au contraire, tout est neuf puisqu’il le porte en lui depuis toujours.

Cette question du visible est par essence soufie. Il y a chez Fouad Bellamine quelque chose de très proche : il est sans cesse intrigué par ce qui ne se donne pas à voir, ce qu’il sent mais ne se met pas en scène, ce qui habite ses pensées mais qui ne se vulgarise pas.

Il y a aussi quelque chose d’apparemment calme et sage dans cette peinture. Mais il faut aller au-delà, car la subversion n’est pas loin, même si l’artiste n’en parle pas. Pas de discours, pas de mots venant charger la pureté, l’extrême dépouillement de la toile, la rigueur d’une représentation qui ne figure rien de précis.

La couleur, les couleurs de Bellamine portent son empreinte. Même quand il travaille un blanc sur blanc, on repère quelques traces à peine suggérées de quelques reflets comme ferait le soleil au moment du couchant sur le bleu de la mer ou le gris –assez vague—de la terre.

Blanc est la couleur du deuil dans la société marocaine. Blanche est la mort qui est vite évacuée. Blanc est le linceul qui épousera la terre humide et qui, avec le temps changera légèrement de couleur comme cela est visible dans une toile de Bellamine.


Il est une relation cultivée depuis l’enfance et qui traverse le travail de Bellamine : la musique et la poésie du Malhoune, ce chant des origines passé par l’âge d’or andalou et maintenu dans son authenticité par les gens de Fès. Poésie amoureuse, poésie sacrée, rimée avec délicatesse, elle est fondamentale et partie intégrante de l’identité arabo-musulmane dans une grande liberté. Fouad Bellamine suit en cela la tradition du chant et de la musique souvent composés dans une symbiose judéo-arabe.

La toile est l’autre pendant de cette tradition où le réel est représenté tel que l’âme le perçoit, où rien n’est affirmé, où la violence de l’histoire est légèrement décalée laissant la place à un expressionnisme ludique ou du moins jouissif. Fête de l’esprit quand il charge le corps de l’exprimer tout en gardant le doute et la critique comme éléments faisant avancer la recherche.

On pourrait dire que Fouad Bellamine n’a jamais cessé de peindre l’enfance fixée sur la splendeur d’un sein de femme, sur le dôme au fond d’une mosquée, sur l’arche au-dessus d’un mausolée, sur les courbes qui infligent quelques démentis aux fanatiques. On pourrait dire que sa peinture ouvre des portes, celles qui donnent sur le ciel, sur sa lumière, sur sa beauté énigmatique. On pourrait aussi imaginer que l’œuvre en cours n’est jamais tout à fait achevée et que chaque toile est un morceau de ce ciel qui l’obsède et le nourrit.

Certains écrivains considèrent que chaque livre est une pierre d’une grande maison. Un peintre comme Fouad Bellamine accomplit depuis des années avec une belle persévérance le travail d’un maçon, un architecte de la lumière et de ses reflets qui se perdent dans l’infini qui laisse l’artiste dans une grande perplexité. C’est cela qui fait de lui un artiste qui part de Fès, de la vieille médina de Fès, de ses ruelles sombres, de ses petites fontaines obscures et qui porte cette ville et son patrimoine vers des cieux dont les lumières tombent en pépites d’étoiles sur le monde.


Paris octobre 2012.