Richard Millet et Anders Brievik

Par Tahar Ben Jelloun

05.09.2012
 

Richard Millet est un bon éditeur dans la maison Gallimard. Il sait lire et faire travailler les écrivains. On lui doit la publication du roman de Johnatan Littel « Les Bienveillantes », Prix Goncourt et « L’art français de la guerre » d’Alexis Jenni, Prix Goncourt 2011. Il fait partie du Comité de lecture de la maison prestigieuse. Par ailleurs c’est un écrivain qui a une belle plume, maniant la langue française avec beaucoup de subtilité.

Ses romans et autres textes n’ont pas rencontré un grand public. Disons qu’il n’a pas la reconnaissance qu’il pense mériter en tant qu’auteur. Il doit en souffrir. Homme charmant, cultivé, poli, parle à voix basse. Chaque fois où je l’ai rencontré, il m’a parlé en arabe parce qu’il a passé son enfance au Liban.

Un jour j’écoutais la radio et je l’entends dire ceci : « quand je monte dans le métro, je me sens en apartheid ; je ne me sens pas chez moi » ; il ajoute quelques mots insultant pour les Arabes et les musulmans disant « les Arabes, je les connais ; je les ai combattus aux côtés des Phalangistes au Liban ».

Je suis étonné. On m’apprend qu’il a écrit des choses beaucoup plus terribles où même le Front national, parti d’extrême droite serait dépassé.

Voilà qu’il publie un texte avec un titre hallucinant : « l’éloge littéraire d’Anders Breivik ». Je l’ai lu. Il prend la prudence, non de condamner les crimes de cet homme, mais écrit : « je n’approuve pas les crimes commis par Breivik le 22 juillet 2011 ». Il n’approuve pas, mais trouve à cette tragédie « une perfection formelle ».

Il s’explique ; je cite : « Les nations européennes se délitent, leur essence chrétienne se perd au profit du relativisme général et du multiculturalisme (…) Breivik est l’enfant de la fracture idéologico-raciale que l’immigration extra européenne a introduite en Europe (…) Ces actes sont au mieux une manifestation dérisoire de l’instinct de survie civilisationnelle ».

Pour Millet, la civilisation « blanche », chrétienne est en train de perdre son identité à cause de l’immigration. Il part en guerre contre l’anti-racisme et considère que ceux qui sont aujourd’hui victime du racisme en Europe, ce sont les blancs européens. Il va jusqu’à parler « d’une guerre civile en cours en Europe », puisque « l’Europe a renoncé à l’affirmation de ses racines chrétiennes ».

Millet cite en exergue de son livre Drieu Larochelle, écrivain français collaborateur des Allemands pendant l’occupation et qui fut exécuté à la fin de la guerre. Cette parenté est claire : il serait à la recherche de la pureté de la langue et de la civilisation occidentale. Le mélange des cultures et des couleurs l’effraie. Il sent que son pays, La France, change avec l’apport de tant de cultures et leur métissage. Il pense que la littérature française « parle souvent petit nègre parce qu’elle se tiers-mondise », autrement dit,  le fait que tant d’écrivains viennent d’Afrique, du Maghreb et du monde arabe et écrivent en français, participent de ce fait à la « décadence «  de cette littérature.

Millet doit souffrir de pathologie narcissique. Il vit une sorte de dépression parce que les valeurs de la « pureté chrétienne » sont en train d’être contaminées par d’autres choses, d’autres imaginaires, d’autres peuples. Il termine son essai en disant « Brievik est ce que mérite la Norvège et ce qui attend nos sociétés ». Cela donne froid dans le dos. Ce qu’il faut savoir c’est que Richard Millet n’est pas un cas solitaire. Ce discours existe dans certains milieux mus par la haine de l’islam et du monde arabe. D’autres intellectuels partagent ses idées, mais ils les formulent avec plus de prudence et de maquillage. Il existe un courant islamophobe, anti-palestinien, anti-arabe, anti-immigrés. Richard Millet est aujourd’hui au centre d’une polémique. La question posées est : peut-on être un bon éditeur et faire l’éloge « littéraire » d’Anders Breivik ? Que fera le patron des éditions Gallimard ? Pour le moment, il est en vacances. Dès qu’il rentrera il devra trancher : garder cet individu ou le renvoyer ? La grande écrivaine Annie Ernaux est catégorique : une réaction collective de tous les écrivains Gallimard est nécessaire.