Dérives de certains journaux français.

Par Tahar Ben Jelloun.

05.09.2012
 

Imaginez une seconde que La Repubblica ou El Pais consacrent 5 pages avec ouverture sur toute la Une à un petit livre de 137 petites pages écrit par une femme qui a commencé sa carrière avec un récit d’auto-fiction sur l’inceste. Cette fois- ci ce n’est pas un roman sur cette perversité, c’est juste un texte strictement pornographique sur des ébats entre un homme marié et une jeune femme acceptant d’être dominée et humiliée par lui. Cela commence dans les toilettes où l’homme, assis sur la lunette, jambes écartées, disposant des tranches de jambon sur son pénis et demandant à la femme de se mettre à genoux pour manger la viande et sucer le sexe. Les acrobaties sexuelles sont décrites avec une précision qui ne laisse rien de côté. Les ébats se poursuivent dans d’autres lieux de l’appartement et se terminent sur un lit où l’homme essaie plusieurs techniques de sodomie jusqu’à arriver à ses fins. De temps en temps, il lui demande de dire « c’est bon papa ».

Le texte de Christine Angot n’est pas en cause. Elle aime écrire tout ce qui lui arrive et nomme les personnages par leur nom dans la vie. (elle a été poursuivie par une femme –Elise Bidoit-- qui s’est reconnue dans son dernier livre « Petits » et la justice a condamné l’écrivain). C’est un choix d’écriture marqué à mon avis par une absence d’imagination. Je ne jugerai pas ce texte, ni littérairement ni moralement. L’unique chose qui risque d’arriver c’est d’avoir été trompé sur la marchandise : on entre dans une librairie pour acheter un roman, un produit littéraire, et on découvre un récit pornographique stricto senso. C’est comme si vous entrez dans un cinéma pour voir un film de Frtiz Lang et le projectionniste se trompant de bobines projette un film pornographique du genre « les 7 salopes en chaleur ».

Il y a eu dans les années 60 « Histoire d’O », écrit par une dame respectée qui avait pris un pseudonyme. Quelques années plus tard, un film (érotique ) en a été tiré. L’Express, dirigée à l’époque par Françoise Giroud avait consacré sa couverture à ce film fait à partir d’un texte maudit. Mais les choses restèrent dans un cadre modeste. Rien à voir avec le phénomène dont nous sommes témoins aujourd’hui.

Comment des journaux sérieux ont voulu faire de cette publication un événement politique d’une importance éclipsant la gravité de la crise économique, le nombre de 3 millions de chômeurs dépassés depuis peu, le massacre quotidien d’innocents en Syrie, la préparation d’Israël à attaquer l’Iran, sans parler de l’avenir de quelques pays européens pris à la gorge par la destruction de leur destin par des salauds de la finance ?

Le Monde, a annoncé sur un quart de page à la Une avec photo de l’auteur, l’article que le supplément Monde des Livres daté 31 août consacre à ce livre en première page. Libéation est allé plus loin avec 5 pages (analyse du phénomène, entretien avec l’auteur, analyse de la réception critique et éditorial du directeur du journal !).

Il y a de quoi perdre ses repères. Libre à un directeur de journal de prendre sa plume pour nous prévenir qu’un chef d’œuvre est né. Il n’est pas critique littéraire. Qu’importe.

Cette importance excessive veut dire autre chose, une chose qui n’est pas culturelle, qui n’est pas littéraire : ces jeunes critiques signifient à ceux qui veulent bien les lire que le problème majeur aujourd’hui, ce n’est pas ce qui se passe au Mali, au Congo, en Iran ou en Syrie, mais l’important c’est ce qui touche une société française à la recherche de ses racines dans une Europe de plus en plus assiégée par des immigrés et par le métissage culturel qui bouleverse les données d’une entité judéo-chrétienne. Quand on fait la lumière avec autant d’insistance sur un petit livre, c’est évident qu’on souhaite provoquer une prise de conscience sur les dangers qui guettent cette société. Il y a bien sûr l’effet snobisme : soutenir des auteurs qui font scandale et on n’a pas trouvé mieux que le sexe et les dérives perverses pour susciter ce scandale. Cela rejoint, sans que ce soit concerté, le discours de Richard Millet qui a fait « l’éloge littéraire d’Anders Brievik ». Tout cela est navrant.

Non, je ne vois pas La Repubblica, je ne vois pas El Pais ou Lavanguardia, je ne vois pas The Guardian bousculer leurs paginations pour consacrer à la Une 5 pages à un petit livre d’une insignifiance pathétique. L’exception culturelle française est une bonne chose. Il ne faut pas qu’elle se trompe de sujet ni de valeurs.