Détruire

Par Tahar Ben Jelloun

30.07.2012
 

Lorsqu’en mars 2001 des talibans ont détruit deux grandes statues bouddhas au Nord-Ouest de la vallée de Swat en Afghanistan, toute l’émotion du monde civilisé n’a pas suffi pour arrêter cette entreprise criminelle commise au nom de l’islam. Le fait d’avoir fait exploser une statue de plus de 40 m de haut datant de 1300 ans a dû faire jouir de plaisir des ignorants dangereux. Les névroses et frustrations se nichent parfois dans le fond de l’inconscient qui éclatent un jour, ruinant des siècles de civilisation. Leur décision est de détruire toutes les traces des civilisations anciennes du bouddhisme. Au-delà de cette entreprise de destruction, des talibans empêchent la vaccinations des enfants contre la polio, saccagent les échoppes de coiffeurs et de vendeurs de films en vidéo.

Aujourd’hui d’autres barbares s’attaquent aux mausolées à Tambouctou menaçant par ailleurs de brûler un trésor de manuscrits rares et magnifiques.

Le pire ennemi de l’homme c’est l’ignorance, quand elle est en plus arrogante et satisfaite nous avons affaire là à des criminels que rien ne pourra arrêter si ce n’est la force aussi brutale que leur bêtise. Mais en démocratie les principes privilégient la loi et le droit. Que peut la justice face à tant de fanatisme ? Que peut le discours rationnel face à des convictions supposées religieuses ?

Il faut remonter au XVIIIè siècle pour trouver l’origine de cette idéologie qui s’acharne sur les saints et les statues. Un théologien du nom de Mohamed Abdel Wahab a rédigé des textes pour pratiquer un islam pur et dur, lu et compris au pied de la lettre, c’est-à-dire de manière fanatique, fermé et violente. Cette idéologie a donné un rite appelé le « wahabisme », rite choisi par les salafistes. C’est le rite qui impose l’exercice de la Chari’a et l’application des règles et lois dans leur rigueur la plus terrible : lapidation des femmes adultères, mains coupées aux voleurs, exécution sur la place publique des apostats etc.

Les pays du Maghreb ont échappé à ce rite. Mais lorsqu’en Algérie le parti du Front islamique du salut (FIS) a été écarté par les autorités aux élections de 1991, une guerre civile éclata où les islamistes frustrés de leur victoire aux élections partirent en djihad contre l’Etat et ceux qui le soutiennent. Plus de cent mille morts.

Parmi ces islamistes, certains ont été formés dans des écoles wahabistes en Arabie Séoudite. Un de leurs premiers forfaits fut la destruction des marabouts qui abritaient des saints que le peuple vénérait. Le wahabisme interdit les marabouts, les mausolées et les statues. L’argument est qu’il ne doit pas exister d’intermédiaire entre le croyant et Allah. Le seul qui est habilité à être cet intermédiaire est le prophète Mohammad. Tous les autres ne sont que des usurpateurs. Les destructeurs à Tombouctou criaient : « c’est haram, c’est haram ». Ils ont tort. Ce qui est interdit en islam c’est l’adoration des idoles en pierre et la confusion du Dieu unique avec une autre divinité. L’islam orthodoxe comme d’ailleurs le judaïsme interdisent l’adoration de ces personnes dont le culte est souvent mystérieux. Les deux religions monothéistes considèrent que les marabouts sont une survivance de l’époque païenne. Mais en réalité, ce sont des coutumes sans conséquence sur la foi. Chaque ville, chaque village a son saint. De là à détruire son mausolée, c’est stupide. Quant aux statues, ce sont des œuvres d’art, un patrimoine visité par des touristes venus de partout.

Au Maroc, il existe 652 saints, dont 221 juifs ; parmi ces saints, 26 femmes dont chacune a son mausolée. Sur ce total de saints, 126 sont vénérés par juifs et musulmans. Des pèlerinages ont lieu chaque année autour des saints que les juifs originaires du Maroc célèbrent.

Que ce soit au Maroc ou au Mali, en Algérie ou en Tunisie, les gens aiment se « confier » à leur saint. C’est une croyance qui tiendrait davantage de la superstition que d’une rationalité scientifique. Le Maroc a de tout temps permis aux gens de participer à ces cultes. Il existe dans ce pays une tradition des confréries. En aucun cas, leurs adeptes ne commettent le crime de confondre Allah avec leurs saints. Cela fait partie de la culture populaire du pays.

Les destructeurs qui agissent au Mali ne sont pas des gens de culture ; ce sont des militants qui ont peut-être appris par cœur le coran mais qui ne l’ont absolument pas compris. Mais il faut rappeler que derrière cette barbarie, il y a le dogmatisme soutenu par des Etats et des mouvements salafistes comme ceux qui menacent actuellement la révolution en Egypte et en Tunisie. Des groupes armés, des commandos font la chasse aux amoureux dans les jardins publics, attaquent les cafés et restaurants soupçonnés de servir du vin, déchirent des œuvres d’art et empêchent tout débat sur la religion et la laïcité. C’est ce qui est arrivé en Tunisie au mois de mai dernier. L’Etat n’est pas assez fort pour interdire ces agressions et ces troubles de l’ordre public.

Au Maroc, un homme qui s’est auto-proclamé Imam dans une mosquée d’Oujda, vient d’être arrêté. Il s’appelle Abdallah Nihari. Allez sur Internet et regardez ses vidéos. Tant d’ignorance et d’arrogance. La police a dû intervenir parce que dans un de ses prêches, il a lancé une fatwa contre un journaliste qui a osé demander l’abrogation d’un texte de loi qui interdit les relations sexuelles en dehors des liens du mariage. La justice l’a accusé d’incitation au terrorisme. La presse en a rendu compte abondamment et son arrestation a été un signal lancé à ceux qui oseraient remplacer l’Etat et la justice pour dire le droit. L’année dernière, certains imams des mosquées marocaines, incitaient à la haine des autres religions et lançaient des anathèmes contre les chrétiens et les juifs. L’Etat a de nouveau intervenu pour rappeler que l’islam reconnaît les autres prophètes et les autres religions monothéistes et a interdit tout discours raciste.

Malheureusement, l’Etat malien a perdu son autorité face à des séparatistes dangereux. Aujourd’hui, le pays est divisé et le nord est entre les mains d’ignorants qui portent atteinte à l’islam et aux musulmans dans le monde.

Le devoir de chaque musulman aujourd’hui est de dire et répéter que l’islam n’a rien à voir avec cette barbarie. C’est le rôle des intellectuels, des professeurs et aussi des journalistes. Le dire et le répéter parce que l’Occident, en tout cas certains politiques en Occident, aiment bien montrer que l’islam se confond avec le terrorisme.