Pas de vacances pour les poètes

Par Tahar Ben Jelloun

30.07.2012
 

Cette année j’ai décidé de faire comme tout le monde : je vais prendre des vacances. J’ai fermé mon cahier, déposé mon stylo, éteint mon ordinateur, je l’ai rangé sur un coin du bureau. J’ai aussi rangé les dictionnaires et les oeuvres classiques que je lis pour me ressourcer. C’est le temps des vacances, du temps libre, de la paresse et de la sieste sous un arbre magnifique en Toscane ou en Normandie. Je suis prêt. Les vacances n’ont qu’à commencer. Je les accueillerai bras ouverts. Je suis là et j’attends. Bon, je respire profondément. Je regarde le ciel. Il est bleu. Il ne fait ni chaud ni froid. C’est la température idéale. Ma famille est contente. Enfin nous allons être en vacances et ressembler à tous les autres. Après tout c’est légitime de changer de rythme et de décider de se reposer, reposer l’esprit, le corps et la mémoire. C’est normal. Comme on dit, il faut recharger les batteries. Les miennes sont déjà bien chargées je ne sens pas le besoin de les connecter de nouveau. J’accepte le principe de faire une pause, de mettre entre parenthèse le roman sur lequel je travaille depuis un an. Je n’écrirai pas de chronique pour mes journaux, je ne lirai pas les romans qu’on m’envoie, je suis absent, je prends de la distance avec ma vie professionnelle. Je suis comme n’importe quel fonctionnaire de l’administration qui prend son congé.

Ce serait bien, mais voilà, je n’y arrive pas. J’ai tout fait, mais je ne me sens pas en vacances. Je me suis habillé légèrement : un bermuda, une chemise en lin, des sandales, je porte des lunettes de soleil, je suis prêt pour être en vacances mais malgré toute cette préparation, je sens que mon personnage principal du roman que j’étais en train d’écrire m’attend, il m’appelle et me demande de revenir à ma table de travail. Il me hante la nuit. Je pense à lui et aux autres personnages. Ils sont tous là à me tirer par la manche de ma chemise blanche. L’été n’existe pas pour eux, d’autant plus que l’histoire se passe dans la neige d’un pays imaginaire. Mon esprit est préoccupé. Je regarde mon bureau. Je vois le cahier où je prends des notes bouger comme s’il était animé par un des personnages ; même mon beau stylo noir bouge. Il faut que je retourne au travail. Tant pis pour les vacances, pour le chalet loué très cher pour que toute la famille se repose. Elle partira sans moi. Ou alors, je la rejoindrai une fois que j’ai terminé le roman.

Je pourrai aussi travailler auprès de ma famille. Peut-être, mais comment faire pour avoir le silence et la paix ? je ne vais pas brimer mes enfants, les empêcher de crier et de faire du bruit avec leur musique.

Non, un écrivain ne peut pas prendre de vacances. Impossible. Car un écrivain est un éternel observateur, un scrutateur, un chercheur, quelqu’un qui, comme dit Balzac, fouille sa société. Il ne peut pas s’arrêter de fouiller, de décrypter, de raconter, de dénoncer et de se mettre en colère. Evidemment tous les écrivains ne sont pas des dénonciateurs, mais quand on vient d’un pays arabe ou d’Afrique, il me semble difficile de se montrer dégagé de tout ce qui se passe autour de soi. Aujourd’hui un écrivain arabe est forcément interpellé par ce qui se passe en Syrie, par le devenir des révolutions en Egypte et en Tunisie ; il est attentif aussi à l’évolution de l’islamisme en Lybie et ailleurs. Comment se sentir en vacances ? Impossible. A moins d’être un de ces « écrivaillons » qui remplissent des pages avec des histoires de bons sentiments.

Un poète ne peut pas s’arrêter d’avoir un regard de poète. La poésie n’est pas un métier qu’on exerce à heures fixes. Sinon ce n’est plus de la poésie. C’est de la bureaucratie.

Un artiste ne ferme pas les yeux sur le monde. Il est en permanence appelé par la lumière, par les couleurs de la vie. Il en est de même pour un philosophe. Il pense tout le temps. Le jour où ça s’arrête c’est qu’il a attrapé la maladie d’Alzheimer.

Les vacances au soleil, la plage, la natation, les jeux sportifs ne sont pas faits pour les artistes. Rares sont ceux qui parviennent à conjuguer les deux mondes. Picasso ne s’était jamais arrêté de peindre. Taha Hussein ne s’était jamais arrêté d’écrire. Mozart ne s’était jamais arrêté de composer de la musique. Orson Welles ne s’était jamais arrêté de préparer son prochain film. Je me souviens de mon ami Mahmoud Darwich participant à un colloque à Valencia sur l’écriture ; c’était l’été, il faisait beau, à l’hôtel la piscine était superbe. La plupart des participants profitaient de ces moments. Tous sauf Mahmoud. IL écrivait. Il pensait. Il fumait et buvait. Pas question de faire comme les autres. La poésie n’attend pas. C’est une urgence. Au retour, dans l’avion, j’étais à côté de lui, il s’est endormi. Je me suis dit, ce n’est pas le poète qui se repose, c’est le corps du poète qui n’en peut plus d’être vigilant.

Les poètes ne dorment jamais. Leur corps leur échappe et se laisse prendre dans les filets du sommeil. Peut-être qu’en dormant, l’inconscient continue de travailler, d’amasser des images et de préparer le poème suivant.

Pas de vacances. Tant mieux. Cela veut dire que je suis encore vivant.