Les langues françaises

Par Tahar ben Jelloun

30.07.2012
 

On se demande souvent pourquoi les anglo-saxons n’ont pas inventé « l’anglophonie ». Parce qu’ils n’en ont pas besoin. Le monde entier s’est mis à parler leur langue. Un anglais utile, minimal, rien à voir avec Shakespeare ! La France a la chance d’avoir dans ses greniers des valises pleines de mots surgis de continents et de pays lointains sinon de son histoire récente où la colonisation sous forme d’occupation du territoire ou de protectorat bienveillant a semé sa langue. Un arbre peut-être une forêt ou une prairie où les couleurs se marient avec des épices qui donnent sens et goût à notre imaginaire.

Considérée par Kateb Yacine comme « butin de guerre », la langue française a donné sa substance essentielle dans la poésie. Que ce soit Aimé Césaire, Georges Chéhadé, Mohamed Khaïr-Eddine, Tchikaya U Tamsi, Nadia Tueni ou Andrée Chédid, c’est par la poésie que la langue de France se perpétue avec force et beauté. Rien à voir avec les rancœurs, les haines stériles ou le ressentiment. Ces poètes ont d’abord et avant tout enrichi la langue française sans jamais tomber dans l’idéologie ou pire dans la politique.

Je laisse le mot « francophonie » au champ politique, à l’histoire et à la mémoire entachée de quelques mauvais souvenirs. Pour les écrivains, je parlerai de littérature dans les langues françaises. Je me souviens un jour à l’Abbaye de Dardenne je discutais avec Alain Robbe Grillet. Je lui dis « tu es un écrivain francophone ». Il n’a pas aimé. Pourtant est francophone celui qui utilise la langue française. Mais dans l’imaginaire des gens y compris dans celui de Robbe-Grillet, « francophone » est réservé aux métèques, aux écrivains issus de la colonisation. Je lui ai répondu qu’il vaut mieux ne plus chercher à mettre cette étiquette sur le front des écrivains qu’ils soient français de souche ou bien venus d’ailleurs. L’important c’est la littérature et toutes ces questions devraient être laissées aux gendarmes et polices des frontières. Il en a convenu dans un de ses fameux éclats de rire.

J’ai appris le français le matin, l’arabe l’après midi. J’ai ainsi ouvert les yeux sur deux langues, trois devrais-je dire puisqu’à la maison on parlait en arabe dialectal et non en arabe classique celui enseigné à l’école. Je voyais le monde en trois dimensions et j’étais fier de passer d’une langue à l’autre. Ce n’est que plus tard quand j’ai commencé à écrire et à publier que certains intellectuels au Maroc m’ont reproché le fait d’avoir choisi le français plutôt que l’arabe. Très vite j’ai acquis la certitude que l’important c’est de s’exprimer et qu’importe la langue. Le débat n’eut même pas lieu.

Le hasard de l’histoire a fait que la France est passée par mon pays. Elle y a laissé des traces et quelques bâtiments, comme elle a imprimé sa marque bureaucratique dans l’administration ainsi que le recours silencieux à la corruption. Aujourd’hui, plus d’un demi siècle après l’indépendance du Maroc, la langue française est toujours là, vivante, critiquée, jalousée et défendue. Dernièrement un ministre du gouvernement islamiste a voulu supprimer le français des médias publics. Tollé de protestations dans les milieux de la presse. Le projet est abandonné (pour le moment). Au Maroc on ne parle pas de francophonie. On parle de « la présence du français », on parle du « parti de la France ». Il faut dire que l’enseignement de l’arabe et rien que de l’arabe a été un mauvais choix. Le Maroc a vocation au bilinguisme ou trilinguisme ( dans les faits les Marocains citadins parlent l’arabe, le berbère, le français ).

Chaque rentrée littéraire comporte une dizaine de romans écrits par des non-français. On nous raconte des histoires à partir du Liban, du Québec, du Maroc, d’Afrique et beaucoup d’Algérie. Toutes ces littératures se fondent dans la langue de Racine comme dans la mer et personne ne trouve rien à redire. C’est la chance de la France ? Cette langue aimée, célébrée, parfois joliment trahie est mieux qu’un « butin de guerre », c’est une amitié exigeante et belle.

Les écrivains non anglo-saxons qui écrivent en anglais ne posent pas de problème à « l’anglophonie ». Discutant avec Salman Rushdie, je lui ai demandé s’il se considérait un écrivain anglais ou indien. Sa réponse fuse : « Indien » ! Devant ma surprise, il ajoute : « parce que dans mes romans c’est l’Inde qui écrit ». Jolie pirouette. Quant à Kateb Yacine, il ne fallait surtout pas parler devant lui de « francophonie ». Comme tous les grands poètes, il avait horreur des étiquettes et des tiroirs à casquettes.

Dépassons ces réductions pour ne garder que l’essentiel : l’œuvre dans sa complexité, dans sa force et sa splendeur. Le reste, c’est du bavardage.

Tahar Ben Jelloun