Voyage au Japon, un an après la tragédie du 11 mars.

Par Tahar Ben Jelloun.

02.04.2012
 

15 mars 2012.


Un an après la triple catastrophe où le Nord-Est du Japon a connu un tremblement de terre suivi d’un Tsunami et un accident nucléaire, le traumatisme est encore là, visible, non encore exorcisé. La solidarité nationale et internationale a été un élément important mais non suffisant. Malgré l’intervention de l’Etat, les familles sinistrées ont le sentiment d’avoir été abandonnées, qu’il n’aurait pas assez fait. Vingt mille morts. Plus de 300 000 personnes ne retrouveront jamais leurs maisons. La catastrophe a été immense. Déjà le mythe de la sûreté du Japon avait été ébranlé par le tremblement de terre de 1995 à Hanshin, près de Kobé.

C’est dans cette morosité ambiante que j’ai débarqué le 13 mars dernier à l’aéroport d’Osaka.


Le Japon est un rêve séduisant et assez récurent. J’ai souvent pensé aller me perdre dans ses grandes avenues surpeuplées, peintes par les lumières de publicités de toutes les couleurs. C’est la deuxième fois que je visite ce pays. La première fois, c’était en 1996, j’y ai attrapé un parasite qui avait failli me tuer. Il avait attaqué mes poumons. Je suis resté longtemps à me battre avec ce mauvais souvenir. Là, je sais que je ne mangerai plus jamais de crustacés crus ; je ferai attention.

En arrivant à l’aéroport d’Osaka, j’ai vu nombre de Japonais portant un masque. Je me suis dit, il faut que moi aussi j’en porte un pour empêcher un virus de m’attaquer. Pas la peine, m’a-t-on expliqué : celui qui porte un masque le fait parce qu’il est malade et ne veut pas contaminer les autres ; donc c’est un geste civique !

La première chose qu’on remarque, c’est le calme qui règne dans ce pays et la gentillesse des gens. Même si c’est du domaine de l’apparence, c’est important d’être accueilli par un sourire. Dès qu’on s’aperçoit que vous êtes en difficulté, quelqu’un se propose de vous aider.

Le soir je suis allé dîner dans un restaurant près de l’hôtel. A l’entrée, de grands tableaux vous proposent des menus : des plats sont photographiés. Vous faites votre choix en fonction de la qualité de la photo. Après, vous pouvez être surpris par ce qu’on vous sert.

On enlève ses chaussures qu’on met dans un petit casier. On peut fumer dans une partie du restaurant, mais il est interdit de fumer dans la rue, considéré comme un espace public.


Jeudi 15 mars 2012


Je suis allé à Kurama, montagne aux environs de Kyoto où se trouve des temples chintoïstes et des bains naturels. J’ai pris un petit train d’une propreté étonnante et me suis assis sur des sièges chauffants. C’est agréable. Il fait froid mais le ciel est dégagé. De jeunes gens visitent le temple, s’inclinent devant, tape deux fois dans les mains pour appeler le dieu de ce lieu et prient quelques minutes.

Curieusement à Kyoto, les grands magasins n’ouvrent pas avant 11h. Ils restent ouverts jusqu’à 21h. Ici, il n’y a pas de jour de fermeture, ni de syndicats pour protester contre l’ouverture le dimanche. Depuis une quinzaine d’années, la vie des japonais a été transformée grâce à l’existence des Combini, sorte de petits magasins ouverts 24h sur 24, où on peut tout trouver, de la nourriture froide, chaude, des boissons, des objets d’utilité quotidienne, du fil à coudre, des médicaments sans ordonnance ; on peut aussi envoyer un coli ou payer ses impôts, bref un lieu où tout est possible.


Le soir j’ai dîné avec le Consul général de France, marié avec une japonaise, et deux professeurs japonais francophones et francophiles. La discussion est vite arrivée sur les élections françaises. La presse en parle, sans plus. L’un d’eux me dit « c’est dommage, la France n’a plus l’importance qu’elle avait avant ». Ils regrettent que l’accueil des japonais à Paris se passe souvent mal : «  ici, on est tranquille, je peux oublier mon portefeuille sur la table, m’en aller et revenir le lendemain, je le retrouverai intact, en France, j’ai oublié mon écharpe dans un café, je ne l’ai jamais retrouvée ; et puis en France, il faut tout le temps se méfier, faire attention aux factures, on n’est pas rassuré, c’est fatiguant à la longue ; trouver un taxi c’est la galère, parfois, il ne vous prend que si vous êtes sur son chemin ; et puis que les garçons de café arrêtent de nous traiter de « chintoques », on comprend le français, et on entend parfois des commentaires désagréables, c’est vraiment dommage ! ».


Nous parlons des écrivains engagés. On cite les noms de Natsuki Ikezawa, l’auteur de « la femme immobile » et de Haruki Murakami, auteur de best-sellers à l’échelle mondial. Ce dernier a choqué les Israéliens ainsi que des Japonais lorsque le 17 février 2009, en recevant le Prix de Jérusalem, il a fait un discours où il a condamné l’intervention militaire israélienne à Gaza. Il a utilisé cette métaphore : « S’il y a un mur très haut, solide, et qu’un œuf vient se briser contre le mur, peu m’importe de savoir dans quelle mesure le mur est justifié ou dans quelle mesure l’œuf est coupable, je serai du côté de l’œuf ». 

Silence glacial dans la salle. Il a aussi, en recevant le Prix de la Catalogne en juin 2011 dit son opposition au nucléaire. Il semble que la bataille actuelle d’un grand écrivain comme Ikezawa est dirigée aussi contre le nucléaire ; il dit que les Japonais doivent connaître la vérité. Tout n’a pas été révélé à la population depuis le 11 mars 2011, mais il reste des zones d’ombre. Pas de panique !


Nous parlons ensuite d’un phénomène récent : les « Hiki Komori » (littéralement : ceux qui se retirent et s’enferment) : des jeunes ne sortent plus de chez eux ; ils n’osent pas affronter la réalité ; parfois ils sont scotchés devant leur ordinateur, d’autres fois, ils se figent dans le silence et les parents ne savent comment les en sortir. L’un des deux professeurs me dit : « mon fils, sort, il travaille, mais ne s’intéresse pas aux filles, ni aux garçons non plus ; je crois qu’il n’a aucun intérêt pour la sexualité ». Une enquête récente nous apprend que le japonais fait l’amour une fois par an à son épouse. Le reste du temps, il lui arrive de fréquenter des prostituées.

Sexualité pauvre, relation garçons-filles sans suivi ; peu de mariage et beaucoup de divorce. Le Japon est un pays où il y a de moins en moins de naissances. Les autorités pensent à faire venir des immigrés mais ne savent pas comment et lesquels. Les principaux immigrés sont des Coréens et des Chinois. Certains sont tellement intégrés qu’ils agissent comme les japonais : pas d’enfants.


30 000 suicides par an.

Un pays où il n’y a pas de criminalité excessive. La Mafia travaille dans ses limites, tue quand on veut l’empêcher de faire des affaires. Sinon, la délinquance n’est pas visible. Tout va bien. Tout est calme et puis un jour, un jeune sort et tue le premier venu. C’est une société si disciplinée, si ordonnée qu’il lui arrive d’exploser par intermittence. Il m’est arrivé de rester toute une journée avec un papier froissé à jeter. Il n’y a pas de poubelles dans les rues. Je demande pourquoi : parce que un japonais ne jette jamais rien dans la rue, c’est pour cela que les trottoirs sont d’une propreté étonnante.

D’après un ami journaliste à Tokyo, « le pays fonctionne grâce à sa bureaucratie, mais il est en permanence instable ; on a eu six premiers ministres en 6 ans ! De temps en temps, certains sentent le besoin de créer une crise pour réveiller ce pays. Ainsi en 1996, lorsqu’un membre de la secte Oumu (interdite à présent), a tenté d’intoxiquer des gens dans le métro en lançant le gaz sarin. Semer la panique et faire douter le pays de ses valeurs. Tel est l’objectif de ce genre de terrorisme ».

Un autre journaliste me confie : « Nous avons un complexe de supériorité à l’égard des Coréens et des Chinois –nous sommes racistes—et un complexe d’infériorité à l’égard des Européens et même des Américains ; la population vieillit ; l’avenir n’est pas rose, mais gris. »


Une autre curiosité : comment expliquer qu’à Tokyo paraissent des quotidiens dont l’un « Yomiuri » a un tirage de 10 millions d’exemplaires, le matin et 4 ou 5 millions dans l’édition de l’après midi ? Les autres varient entre 8 millions comme « Asahi » et 6,5 millions comme « Mainichi » ; le plus faible tirage est celui de « Sankei », 1,3 millions. Les gens sont abonnés. C’est une habitude de recevoir le journal et de le lire à domicile entre 4 et 6h du matin. Certes, le fait qu’il soit aussi sur internet, a fait un peu baisser les tirages, mais le phénomène, unique au monde, est loin de reculer. Les Japonais sont des lecteurs et des hommes d’habitude. Ainsi 95% de ces journaux sont vendus par abonnement.


Le vendredi 16


Après ma conférence à l’Institut français de Kyoto, j’ai dîné avec le consul, sa femme et un professeur d’architecture japonais… noir ! Il s’appelle Sacko, il est malien d’origine, a rencontré sa femme, japonaise, en Chine, a eu deux enfants avec elle et a été naturalisé japonais, ce qui est très rare.

Il fait 1,90 m, et est assez corpulent. On se dit, celui-là ne trouvera jamais d’habits à sa taille dans ce pays. Il parle et enseigne en japonais. Je le laisse nous raconter son histoire :


« Je faisais partie de ces étudiants maliens envoyés en Chine pour étudier. Là, j’ai appris le chinois et j’ai rencontré ma femme japonaise. Le problème est comment présenter la chose à ses parents, comment justifieront-ils vis-à-vis à des voisins que leur fille épouse un noir ? Un cas qui ne s’était jamais présenté. Je crois avoir été le premier Africain à épouser une japonaise. Ce ne fut pas facile, mais nous nous sommes mariés et nous avons eu deux enfants ; au début, comme ma femme travaillait, j’ai fait venir ma mère pour s’occuper des petits. Tout ça est étranger à leurs habitudes. Ici on ne voit pas des grands parents prendre du temps pour être avec leurs petits enfants ».



Samedi 17


Je prends le train rapide Kyoto-Tokyo ; il roule à 300 km/h. Ponctuel, propre, confortable, calme.

Il y a un train toutes les 10 mn. Ils sont tous pleins. De Kyoto à Tokyo, c’est le même paysage : des maisons entassées les unes à côté des autres, et ce, sur plus de 500 km. Pas d’espace vert, pas de champs, pas de vide. Tout est rempli. Architecture hideuse. Fils électriques nombreux et visibles.

Je lis la nouvelle « La Cathédrale » de Natsuki Ikezawa avec lequel j’ai un débat ce soir. L’histoire de trois jeunes gens qui vont sur une île pour faire cuire une pizza. Ça se passe juste après la catastrophe du 11 mars 2011. Ils sont indifférents à ces événements tragiques.

Je lis ensuite « Sur un petit pont en Irak », texte d’un voyage qu’il fit en 2002 en Irak, juste avant l’intervention américaine et la guerre.

Natsuki Ikezawa est un écrivain connu pour son engagement. Il a reçu le plus grand prix littéraire du Japon, l’équivalent du Goncourt.

Un homme simple, modeste, né en 1945, souriant, mais qui ne parle pas français alors qu’il a vécu avec sa famille 5 ans en France.

Il est très préoccupé par l’état de la jeunesse de son pays : « ils sont devenus indifférents au monde ; ils n’ont pas d’intérêt pour autre chose qu’eux-mêmes ; le monde extérieur n’existe pas pour eux ; ils se considèrent uniques ; c’est du racisme. Ce qui se passe au Soudan, en Irak, au Proche-Orient ne les concerne pas. Quand j’étais en France j’ai remarqué que les Français réagissaient souvent, ils manifestaient, protestaient, faisaient des grèves, ne se laissaient pas faire. Chez nous, rien de tout cela , on dirait une jeunesse anesthésiée ; rien ne l’intéresse ».

Nous évoquons la politique américaine. Natsuki Ikezawa me rappelle que le Japon n’a fait que suivre sans dire un mot l’engagement stupide des Américains en Irak ; les japonais continuent de financer depuis 60 ans la présence de 25 000 soldats américains à Ikanawa. Il se met en colère. : « ils seront là dans cent ans encore ! ».

Je lui propose que nous réclamions que George W. Bush soit traduit en justice au Tribunal Pénal International. Il me dit : « moi aussi je réclame depuis longtemps que cet homme soit jugé. Il a commis trop de crimes et n’a pas libéré l’Irak qui est aujourd’hui empêtrée dans une guerre civile. Quand j’étais en Irak, je voyais des sites déjà repérés par les Américains qui de toutes façons avaient la ferme intention de les bombarder ».


Dimanche 18 mars


Le dimanche est un jour comme les autres. Les magasins, petits et grands sont tous ouverts. Il y a foule. On trouve de tout, comme si on était à Pékin ou à Manhattan. Sauf qu’ici les vendeuses sont particulièrement souriantes, jolies, bien habillées et n’insistent pas auprès du client. Les prix ne sont pas plus élevés que dans ces deux capitales. Sauf que dans un coin d’un grand magasin de luxe, on trouve des sacs et objets Louis Vuitton d’occasion !

Le soir je dîne avec Nao Sawada, un de mes traducteurs ; il est professeur de philosophie et de littérature française dans une grande université de Tokyo. Il constate que la littérature japonaise d’aujourd’hui est en panne ; elle manque d’audace et d‘imagination. Nous parlons du cas de Murakami. Il me dit qu’il écrit des choses faciles à lire, c’est ce qui explique son grand succès. Nao préfère les romans de Ikezawa, plus inventifs, plus provocateurs.

Le traumatisme du 11 mars 2011 a figé le Japon. Le deuil est immense et le plus grave est qu’on n’en parle pas. L’Etat n’a pas fait ce qu’il fallait. Ceux qui se plaignent le font en silence. On ne connaît pas l’ampleur réelle de la radioactivité, ni les conséquences souterraines du Tsunami. On dit ici, il y a eu 4 catastrophes : le tremblement de terre, le Tsunami, l’accident nucléaire et la quatrième catastrophe, c’est la manière dont l’Etat s’est conduit.

Cela est en contradiction avec l’extrême esprit civique et ordonné de ce pays. Mais en cas de malheur, les apparences se brisent.

 

20 mars


Je repars de ce pays avec un sentiment mitigé : je suis en admiration face à leur civisme, à leur courtoisie, à la sécurité qu’ils ont réussi à instaurer partout entre les gens, c’est un pays où règne l’ordre soutenu bien sûr par une bureaucratie rigide. Ça fonctionne et ça fait plaisir de vivre dans une société où on a éliminé le stress, l’insécurité et l’incivisme.

En même temps, on voit bien que c’est une société bloquée, ne sachant comment inciter les jeunes à vivre et à avoir de l’imagination. Le traumatisme du 11 mars a eu par ailleurs des effets positifs : les Japonais ont été réconfortés par la solidarité concrète internationale. Ils ont vu que le monde n’était pas indifférent ni à leur malheur ni à leur harmonie dans le « vivre ensemble ».


Tahar Ben Jelloun.