La soif du Mal (dans la tête de Mohamed Merah)

Par Tahar Ben Jelloun

02.04.2012
 

J’aime pas l’école, j’ai jamais aimé l’école. C’est comme ça. J’ai essayé de faire comme tout le monde, mais je ne suis pas comme tout le monde. J’ai même fait des efforts pour bosser et gagner honnêtement ma vie. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être perdu. J’ai en moi plein d’énergie. J’aime la vie quand ça va vite, quand ça fait du bruit et qu’on brise l’ennui avec fracas. J’aime pas qu’on s’occupe trop de moi, j’aime me sentir libre, courir, épater les filles, être hors normes. Un soir de 2005, j’ai pas pu me retenir face à l’éducatrice qui disait des sermons, je lui ai envoyé un coup de poing dans la gueule. Je sais, il ne faut pas frapper les femmes, mais j’étais énervé. A partir de 15 ans, on m’a toujours eu à l’œil. Surveillé, convoqué par la Brigade anticriminelle, présenté devant le juge. J’étais devenu un cas. Malgré tout je bossais, je ne faisais rien de mal, et puis un jour, c’était plus fort que moi, j’ai attaqué une bonne femme dans une banque. Là, on ne rigolait plus. 18 mois de prison ferme. Le temps de réfléchir, d’apprendre et de penser à l’avenir. Mon grand frère, Abdelkader, avait trouvé sa voie : un bon musulman. Barbe, pantalon et tunique longue. Sa femme couverte de la tête aux pieds. Il était bien dans sa peau. Ma mère ne se plaignait jamais de lui. En prison je faisais gaffe. Pas le moment de faire le malin. J’avais des projets. Je faisais le Ramadan comme tous les musulmans dans la prison. Un jour quelqu’un m’a raconté l’histoire d’un type qui s’appelait Khaled Kelkal, un Algérien venu en France avec sa mère. Lui aussi avait vite découvert qu’il n’avait pas sa place en France ; il s’était mis à faire des conneries. Lui aussi a été condamné à la prison ferme pour vol à main armée. En sortant, il était devenu bon musulman et voulait être utile. Il a commis pas mal d’attentats en 1995. Il fut abattu comme un chien par les gendarmes dans les environs de Lyon.

Voilà, moi aussi, j’ai un plan. J’aime pas les juifs. Ils sont partout. Un jour j’ai demandé à l’institutrice pourquoi les juifs ne font pas balayeurs ? Elle m’a grondé. Quand je suis allé en Afghanistan, je me suis rendu compte combien la France déteste l’islam et préfère les juifs. Je suis allé au Pakistan aussi. J’ai eu quelques emmerdes. Mais j’ai réussi à m’échapper. Mon frère veillait sur moi. Il n’y a pas eu que lui. J’étais bon pour réparer les injustices que la France commettait.

La France ne nous aime pas. Elle n’a pas voulu de moi comme soldat. Elle va le regretter. Je vais lui tirer quelques balles dans le dos pour la punir d’aller tuer mes frères en Afghanistan. Je suis Français. Oui, sur le papier. Mais je ne suis pas Algérien, ni Arabe. Je suis musulman, un bon musulman. Voilà mon identité. Je ne suis pas le seul à préférer cette identité à la française que j’utilise pour me déplacer. Au fond, je sais qui je suis : un liquidateur. J’aime voir les têtes tomber, j’aime voir mes ennemis décapités à la tronçonneuse. Ne me regardez pas comme ça ! Je dis la vérité. J’ai construit une belle citadelle en béton où je me retrouve seul, et je rêve. Je planifie, je m’entraîne, je deviens juge et j’apprends à me maîtriser. Fini le temps où je décroche un coup de poing à une bonne femme. Là, je vais passer à plus sérieux. Bon, les armes, je sais comment me les procurer. Faut que je m’organise. De ma citadelle, j’observe les autres, les pauvres types de ma race, ils sont là, sans boulot, traînent dans les rues, personne ne s’en occupe. Ils vieillissent à vue d’œil. Merde, qu’attendent-ils pour réagir, pour brûler cette merde de France qui nous traite comme des déchets ? ça fait des années qu’elle nous méprise. Longtemps je me suis senti humilié par ce pays qui se dit être celui des droits de l’homme. Des droits ? Rien du tout. Racisme, police, surveillance et persécution. Il y a de quoi faire de nous des parias, des bandits. Nous sommes des bâtards. Ma mère, elle, se tait. Ne me parlez pas de ma mère. Elle accepte que son fils aille moisir en prison. Bon, j’ai pris une longue vue et je regarde du haut de ma bulle ce monde pourri où on méprise les musulmans, où on tue des enfants en Palestine et des fidèles en Afghanistan, et personne ne dit rien. Bon, je vais faire bouger tout ça, je vais mettre de l’ordre dans ce merdier. J’ai besoin de davantage d’entrainement. Il faut avoir du sang froid. Je pense au taliban qui nous faisait subir des épreuves très dures. Il était impitoyable. J’ai failli crever plusieurs fois. Mais quand il m’a appris à faire la prière, j’ai compris que le cœur doit se durcir, car la mission c’est du solide, c’est du sérieux. Je vais passer à l’action. Pas de sentiments, pas d’état d’âme. La mort n’hésite pas. Si je doute, je serai foutu. Faut être précis, faut viser la tête. Mes cibles, je les choisirai le moment venu. Une chose est sûre : je mettrai la France à genoux.