Le Maroc, un pays islamiste light ?

Par Tahar Ben Jelloun. Chronique publiée par l'Espresso (Italie)

06.03.2012
 

Alors le Maroc ? Fera-t-il exception dans ce printemps arabe qui est devenu une tragédie annoncée aussi bien en Egypte, qu’en Libye et surtout en ce moment en Syrie ? Restera-t-il à l’écart du chaos qui s’installe plus ou moins dans une partie du monde arabe ?

Les islamistes qui ont gagné les élections législatives de novembre 2011 gouvernent le pays tout en partageant le pouvoir avec d’autres partis politiques, l’Istiqlal, partie nationaliste traditionnel et historique, le Parti du Progrès et du Socialisme (Tendance communiste), le parti populaire, parti de la communauté berbère. Apparemment, ils ont donné des gages pour ne pas faire peur ni aux touristes ni aux investisseurs étrangers. Tout devant continuer à aller comme avant. Pas de changement brutal ni spectaculaire. Le Maroc est le pays de l’équilibre et de la modération, dit-on. Ces islamistes se disent « modérés », même si ce vocable ne veut pas dire grand chose. Ils sont populaires et tout le monde les attend au tournant. Le roi Mohamed VI a pris ses précautions en nommant auprès de lui un certain nombre de jeunes cadres, formant ainsi une sorte de cabinet de l’ombre. Le premier ministre n’a cessé de faire des déclarations rassurantes sur le problème des débits d’alcool et de la manière de se vêtir pour les femmes.

Pendant ce temps là, des « milices privées » surgies de nulle part comme dans un mauvais film d’horreur, ont commencé à intervenir à l’entrée de certaines villes et ont déjà fait des dégâts auprès de Marocains qu’ils contrôlaient comme cela se faisait en Algérie durant la guerre civile entre 1991 et 2002, ou bien comme si c’était l’Iran. Ils demandent de prouver le lien existant entre l’homme et la femme qu’ils arrêtent comme s’ils étaient des policiers des mœurs, essaient de fermer des bars, empêchent des clients d’y entrer… A Kénitra, un restaurant a été encerclé par des hommes parce qu’on y sert de l’alcool. A Aïn Leuh, des hommes ont été empêchés d’entrer dans cette petite ville parce qu’on les a accusé de venir chercher des prostituées. A Martil, Témara ou Sidi Kacem, les « milices » disent agir pour lutter contre le Mal et faire du Bien, lutter contre le trafic de la drogue, contre la pègre et la prostitution. Au nom de l’islam, au nom de ses préceptes, des hommes sont en train de supplanter l’Etat et le droit. C’est ce qui a poussé l’association «Vigilance citoyenne » dirigée par Khadija Rouissi de réagir et d’alerter l’Etat. Si le gouvernement laisse faire ces « milices », l’Etat démissionnera de son rôle et perdra de sa légitimité. En même temps c’est bien la police qui a procédé à Casablanca à l’arrestation d’un propriétaire de bar en application d’une loi des années 50, rarement utilisée.

C’est dans le même esprit que d’autres gens se sont mis à contester les festivals de musique, prétextant que les Marocains ont davantage besoin de produits alimentaires que de musique importée des pays lointains. Cela rappelle la sortie de M. Benkirane, actuel premier ministre, qui avait protesté l’an passé contre la venue au festival Mawazine à Rabat de Elton Johns, à cause de son homosexualité !

Ainsi le parti islamiste, Parti de la Justice et du Développement, gouverne et ne fait rien contre les initiatives populistes et surtout illégales de ses militants. Peut-être ce sont là des initiatives personnelles, mais elles n’ont pas le droit d’agir de la sorte. Il en est de même pour l’interdiction de journaux étrangers où ont paru des caricatures du roi ou du prophète. La censure ne veut plus rien dire aujourd’hui, car au temps du web et d’internet à gros débit, plus rien ne peut se cacher ! C’est simplement ridicule.

Le Marocain est un bon vivant. Il a en partie voté pour le PJD, parce que c’est un parti qui n’a jamais été au pouvoir et qu’il a peut-être plus de chance d’éviter la corruption. En même temps, il aime ses festivals de musique, il aime boire et vivre selon ses désirs. Alors pourquoi ces « milices » veulent-elles instaurer un régime d’hygiène morale et religieuse ? N’est-ce pas s’immiscer dans la vie intime des citoyens. C’est cela l’islamisme : dicter aux gens comment vivre, comment s’habiller, comment et quoi manger, boire etc… Le Maroc de Mohamed VI, roi moderne et convaincu par la démocratisation du pays, ne peut pas se laisser entrainer vers ces dérives d’un autre âge.

Le Maroc est un Etat moderne. C’est un Etat de droit. Aucun individu ne peut s’arroger le droit de dire aux uns et aux autres ce qu’il faut faire. Si l’Etat et le gouvernement ne réagissent pas vite et fermement, le Maroc glissera sur la pente islamiste, celle de l’obscurantisme et du fanatisme. C’est ce qu’il a essayé d’éviter jusqu’à présent.