Le spectre de l’islamise sur le Maghreb

Chronique de Tahar Ben Jelloun publiée dans Lavanguardia du 7 nov 2011

08.11.2011
 

En quelques jours nous avons eu deux chocs : l’un en Libye, l’autre en Tunisie. L’islamisme plane sur ces pays en plein bouleversement. Si la Libye a dores et déjà opté pour la charia, laquelle avait déjà été instaurée par Kadhafi en1993, en Tunisie, même si le parti islamiste Ennahda est majoritaire dans les élections du 23 octobre, on ne peut pas dire que l’islamisme gouvernera cette république. Ce n’est pas non plus une victoire de la laïcité et de la modernité. Le match n’est pas terminé. Attendons la suite.

En revanche ce qui s’est passé le 20 octobre en Libye n’augure rien de bon.

Certes, Kadhafi a été un dictateur sanguinaire, il a fait torturer puis a massacré des milliers de citoyens. Il a fait disparaître bien d’autres. Il était malade mental, fou du pouvoir et n’hésitait pas quant aux conditions de l’exercer et de se maintenir en place. Il était si puissant qu’il se permettait de faire de l’humour et d’imposer ses manies de diva folklorique. C’était un personnage odieux, un homme qui a sali durablement l’image des Arabes et des musulmans en finançant le terrorisme un peu partout dans le monde. Un criminel sans aucun doute. Mais la manière dont il est mort est inacceptable ; ce n’était pas une arrestation mais une exécution avec la violence qui caractérisait ses manières et ses conceptions de gouverner.

Les images qui passent en boucle sur les télévisions du monde entier et puis sur la toile internet ne font pas honneur à ceux qui avaient face à eux un dictateur qu’il fallait certes arrêter et juger mais pas tuer en hurlant « Allah Akbar » (Dieu est Grand) comme si Dieu pouvait dicter un comportement aussi sauvage. Ajouter à ce cela le mouton égorgé  au point qu’on confondait les deux images.

Quand on cherche à rejeter une dictature, la première des choses à faire c’est d’éviter de ne pas faire comme elle, au contraire, puisqu’il s’agit d’une nouvelle Libye, il fallait montrer l’exemple et faire tout ce qui était possible pour que l’ancien dictateur et ses fils soient arrêtés et jugés.

Mais la violence succède à la violence. Il n’y a rien de bon dans cette fatalité. Le Conseil de transition se félicitait dans les émissions de télévision de la fin de Kadhafi. Personne n’a regretté la manière dont les choses se sont passées.

La démocratie est une culture qui a besoin de temps pour s’imprimer dans les mentalités. La Libye est un pays où tout est à faire : l’Etat n’existe pas ; il n’y a pas de tradition de partis politiques, pas de syndicats, pas d’opposition, pas de structures qui fondent une nation. Il faut tout créer. Passer d’un pays à base tribale à un Etat moderne avec la reconnaissance de l’individu, avec une constitution qui établit des valeurs et des principes. Nous en sommes loin.

Le combat final qui fut livré contre Kadhafi et son clan, fait partie des bavures d’une révolte qui n’a pas encore atteint le stade d’une révolution. Il n’empêche que les spectateurs arabes se sentent vengés en quelque sorte : après l’humiliation suprême faite à Saddam Hussein, après la disparition en mer d’Oussama Ben Laden, après la fuite de Moubarak et de Ben Ali, les regards se tournent vers la Syrie et le Yémen. Le « printemps arabe » est en train de drainer sur son passage une violence inouïe qui reflète l’autre violence qui a régné durant plusieurs décennies dans ces pays. Les attaques contre les Coptes en Egypte ont été scandaleuses, comme l’intolérance de certains Tunisiens qui n’acceptent pas un film ou un documentaire qui prend quelque liberté avec le dogme musulman. La laïcité aura du mal à s’installer dans ces pays en ébullition et dont l’avenir proche suscite des inquiétudes.

Kadhafi mort, la Libye devrait renaître. Mais personne ne sait dans quelles conditions ni avec quel programme. L’islamisme veille et ne rate aucune occasion de prendre le train de la révolte. Sauf qu’après une si longue dictature, le peuple libyen a le droit de connaître enfin une vie libre où le bonheur démocratique devrait s’installer d’autant plus que les ressources énergétiques de ce pays sont énormes et pour une fois on espère qu’elles seront utilisées pour l’éducation, la santé, pour le développement rationnel et juste, pour le respect de la personne et l’ouverture de ce beau pays sur le monde.

Le cas de la Tunisie est très différent. Du fait de l’absence d’un parti politique moderne et fort, les Tunisiens se sont naturellement tournés vers l’islam parce qu’il est davantage qu’une religion ; l’islam est vécu comme une culture, une morale et une identité. L’ennui c’est que le religieux prend souvent le dessus sur les autres aspects et nous verrons peut-être des Tunisiens réclamer le rétablissement de la polygamie, de la répudiation, l’interdiction des lieux où on consomme de l’alcool, bref, on s’achemine vers des restrictions des libertés individuelles. Cependant les partis laïcs n’ont pas baissé les bras. Pour le moment c’est une assemblée qui a été élue pour écrire une nouvelle constitution. On verra aux prochaines élections législatives si le succès des islamistes sera confirmé ou bien remis en question.

Le 25 novembre prochain, les Marocains éliront leurs nouveaux députés. Là encore la menace islamiste est réelle. Les autres partis se sont constitués en groupe pour barrer la route au « parti de la régression ». On sait par ailleurs que le découpage électoral a été soigneusement dessiné pour empêcher l’islamisme de gagner. La démocratie est aussi un jeu et une tactique pour faire triompher des principes et des valeurs qui accompagnent l’émergence de l’individu. Comme nous disait un professeur de philosophie, « la démocratie ce n’est pas seulement le fait d’aller voter, encore faut il voter pour celui qui représente des valeurs de progrès ». C’est une culture qui a besoin de temps et d’expérience. Espérons que le Maghreb fasse l’économie d’une grande perte de temps et d’énergie en refusant d’offrir son destin aux préceptes religieux, basés sur l’irrationalité de la foi et de la croyance. Mais la tradition islamique est bien plus ancrée dans les mentalités que la tradition de l’émancipation de l’individu et de sa liberté. La preuve : de plus en plus de femmes militent pour l’islamisme lequel réduit leurs droits. Difficile à comprendre.

Derrière le succès de l’islamisme, c’est la revanche du monolinguisme sur le bilinguisme. C’est la revanche de ceux qui ont été formés en langue arabe uniquement sur les francophones qui ont toujours été privilégiés par le pouvoir au Maghreb. Cette dimension culturelle est essentielle. Le problème linguistique divise le Maghreb en silence. Cela ne fait pas de tapage, mais on sait que les rangs de l’islamisme sont pleins d’arabophones qui ont été négligés par le pouvoir.