Les valeurs ou le pouvoir : Obama est décevant.

Par Tahar Ben Jelloun

08.11.2011
 

Barack Obama veut être réélu. Il pense à un deuxième mandat, comme ce fut le cas pour Clinton ou pour G.W.Bush. Pourquoi pas lui aussi ? Alors pour être réélu, il faut plaire au plus grand nombre, il faut pour cela renoncer à certaines exigences et valeurs qui ont été à la base de son élection historique.

Etre le président de la plus grande puissance du monde (du moins sur certains plans) n’est pas facile. On a autant d’amis que d’ennemis. Des adversaires déclarés et des ennemis cachés. On ne vit pas comme tout le monde. Sa vie est menacée. La vie de tous les présidents est menacée. Il y a toujours un fou pour sortir de la foule et tirer sur lui. Et l’on ne saura jamais qui a été derrière ce geste. L’assassinat de John Kennedy ne sera peut-être jamais élucidé. Chacun a sa thèse. Un président est mort. Un autre lui succède. L’Amérique a de tout temps été marquée par le recours à la violence. Son histoire le montre bien. C’est le pays où le marché des armes à feu individuelles est très florissant. On est armé pour se défendre. On est armé pour se sentir en sécurité. On est armé parce que c’est la tradition.

Obama a dû peser le pour et le contre avant de prendre sa décision à propos de l’Etat palestinien. Il a dû se concentrer et se demander « qu’est-ce que cette question va m’apporter ? Vaut-elle la peine de sacrifier pour elle un deuxième mandat ? Après tout il s’agit d’un peuple qui erre depuis 1948. Il pourra continuer à vivre dans l’exil et dans des camps de réfugiés. Donc, ce n’est pas la peine de me mettre à dos Israël, car Israël est le seul Etat qui a des lobbys partout. Si je me montre sévère avec sa politique coloniale, je sais que le lobby israélien en Amérique fera tout pour que je perde les prochaines élections. Ok, on va me reprocher de ne pas tenir ma parole, on va me rappeler ce que j’ai déclaré à l’Université du Caire ; je m’entends encore dire cette phrase qui a été suivie de grands et longs applaudissements : « Les Etats Unis ne reconnaissent pas la légitimité de la construction des colonies ». Je sais, j’ai essayé de faire entendre raison à Netanyahou. Il n’a rien voulu entendre. Il a poursuivi la construction de nouvelles colonies. Ma parole n’a aucun effet sur lui. Alors, je reconnais qu’il est fort et que je dois reculer. Je ne parle plus de colonies. Je vais plus loin, je ne veux pas d’Etat palestinien à L’ONU. L’Amérique mettra son véto à cette candidature et menacera les Palestiniens d’être privés de l’aide financière que mon pays leur accorde. Pas question de déplaire aux Israéliens. Je vais livrer à Tsahal les bombes antibunker que cette armée me réclame depuis longtemps. Hilary Clinton fera son travail pour qu’à l’Unesco la demande palestinienne ne sera pas retenue, sinon, on se retire de cette institution, ce ne sera pas la première fois, de toute façon ce « machin » ne sert à rien. Voilà, entre les valeurs et le pouvoir, j’ai choisi ! »


Obama fait un mauvais calcul. En cédant aux pressions israéliennes, en renonçant au respect des valeurs humanistes, il déçoit et montre sa faiblesse. Ses amis ne l’aideront pas. Un président si faible ne pourra pas faire un deuxième mandat. On reconnaît les grands présidents à leur solitude, à leur exigence et à la force de leur âme. Or, là, Obama vient de tout vendre, et croit qu’il gagnera.

Je n’ai pas de conseils à lui donner. Mais c’est mal connaître la perversité de la politique que de croire qu’on avance en reculant. Je peux me tromper. Il ne sera pas réélu. Pas à cause de sa politique sociale, pas à cause de la crise financière, mais il ne sera pas réélu parce que le lobby israélien a besoin d’avoir un président à la Maison Blanche qui soit acquis de manière naturelle et sans équivoque aux thèses du sionisme et à la suprématie d’Israël dans la région. Nétanyahou a été arrogant avec Obama. Il l’a mal traité. Obama s’est fâché, l’a laissé avec ses conseillers et est parti dîner avec sa femme. Le lendemain le gouvernement israélien décide la construction de 1600 maisons dans un territoire qui ne lui appartient pas. Obama a vu comment on traite les présidents qui doutent ou qui osent penser rendre  justice à un peuple sans terre, un peuple occupé et humilié.

Sacrifier les valeurs au pouvoir, c’est une erreur, pire, une faute. Au moment où le monde arabe est secoué par un printemps qui ne connaît pas de frontières, au moment où des peuples descendent dans les rues affronter les mains nues une armée qui tue, Obama a fermé les yeux et a tout cédé à Israël.

 

Il a bien vu que cet Etat ne respecte aucune résolution des Nations Unies et qu’il fait semblant de négocier en vue de gagner du temps et d’imposer le fait accompli : que ce soit la conférence de Madrid en 1991, les accord d’Oslo en 1993, la réunion de Camp David en 2000 ou la conférence d’Annapolis en 2007, les Palestiniens ont à chaque fois joué le jeu et montré leur bonne volonté. Mais Israël pense que la force est meilleure que la paix et que jamais il n’acceptera d’avoir comme voisin un Etat palestinien. Reste un seul espoir, ce à quoi Obama aurait dû penser, l’espoir de voir le peuple israélien sortir dans la rue et réclamer cette paix dont il a besoin plus que ses dirigeants. On a parlé dernièrement de « printemps israélien » quand plus de quatre cents mille citoyens ont manifesté contre la politique sociale de ce gouvernement d’extrême droite.

Alors, Monsieur Obama, vous êtes décevant. Vous avez manqué un beau rendez-vous avec l’Histoire.