Les limites du printemps

Chronique parue dans Lavanguardia Par Tahar Ben Jelloun.

26.08.2011
 

Parlant de révolte et de justice, Albert Camus évoque dans ses Carnets (1945) « l’histoire des hommes qui ne sont jamais bien morts que pour la liberté ». Après l’enthousiasme, la joie collective et le grand espoir, voici venu le temps de la déception, le temps d’oublier ceux qui sont morts pour la liberté . Ce qu’on a appelé « Le Printemps arabe » est en train de devenir l’enfer arabe si on tient compte de ce qui se passe en Libye et en Syrie. Deux dictatures qui sortent l’armement lourd pour riposter à ceux qui réclament la liberté et la dignité. Tout a été dit sur la folie meurtrière de Kadhafi et l’intransigeance criminelle de Bachar al Assad.

Pendant ce temps-là, on apprend que vendredi 6 mai, une manifestation contre le Premier ministre tunisien par intérim a été violemment réprimée par la police et qu’après trois jours de contestation le couvre-feu a été instauré à Tunis. La réalisatrice franco-tunisienne Nadia El Fani a été attaquée à cause de son film au titre qui rappelle le slogan anarchiste français « Ni Dieu, ni maître » devenu « Ni Allah, ni maître ». Des milliers de détracteurs lui promettent « les flammes de l’enfer » ou « une balle dans la tête ».

Au moment où les chars de l’armée syrienne entraient dans Banias, foyer de la résistance contre le pouvoir de Damas, on apprend que de violents affrontements ont eu lieu samedi 7 mai en Egypte entre musulmans et chrétiens (coptes) ayant fait 12 morts et 200 blessés ; la police a procédé à 190 arrestations.

On a l’impression que les vieilles habitudes reprennent le dessus sur ce qu’on a appelé « le printemps arabe ». On a eu tort de croire que le changement est irréversible, que l’apprentissage de la liberté se fera de manière naturelle et rapide. Mais personne ne change vraiment. Spinoza est formel : « Tout être persévère dans son être ». Il faut juste le savoir et refuser de se nourrir d’illusions.

Toutes les révolutions connaissent des lendemains tragiques. En Tunisie et en Egypte, il s’agit plutôt de révoltes dont le but est l’assainissement d’un territoire pathogène, occupé depuis des décennies par des systèmes basés sur la corruption, la répression et le vol. Quels que soient les incidents qui ont lieu en ce moment dans ces deux pays, il faut reconnaître que le plus important a été réalisé : plus jamais ça ! C’est la fin d’une époque et le début d’une autre qui est en train d’émerger dans les difficultés quasi inévitables. Il s’agit de reconstruire un pays, de colmater les failles d’un Etat malmené et trahi par des dictateurs qui avaient pris l’habitude de confondre le bien public et leur propre bien.

La démocratie est une culture. Ce n’est pas un gadget, une sorte de comprimé qu’on fait fondre dans le thé du matin. Toute culture a besoin de temps pour s’installer, pour devenir évidente. Car il ne s’agit pas seulement d’aller voter, encore faut-il savoir pour quoi et pour qui voter. Cela s’apprend. Les cours du soir ont commencé, mais peut-être que les citoyens ne le savent pas encore.

En attendant, c’est l’impatience qui s’installe. Tout doit changer (en bien) tout de suite ! Comment leur dire que c’est impossible ? Comment engager un dialogue avec ceux qui ont souffert de l’ancien régime, ceux qui ont perdu un proche durant les journées de révolte ? Comment faire débattre tout un peuple ? C’est ce qui manque en ce moment dans ces deux pays. C’est là que les médias doivent jouer leur rôle : l’apprentissage de la démocratie commence par la prise de parole, par la prise de conscience que celui qui parle est une voix, que c’est un individu qui a des droits et des devoirs. Or nous assistons à l’émergence difficile de cet individu.

Les sociétés arabes ne reconnaissent pas l’individu (d’où la désastreuse condition de la femme dans la plupart des pays arabes). C’est davantage le clan, la tribu, la famille qu’on reconnaît. En ce moment, Kadhafi joue la carte d’une Libye tribale et fait massacrer les uns par les autres. Avec cette émergence, tout devrait changer. Mais ça tarde à venir. C’est pour cela que les vieux réflexes refont surface. « Ni Allah, ni maître » a de quoi choquer des croyants qui confondent la laïcité avec l’athéisme. Un artiste a le droit de s’exprimer selon ses propres exigences ; personne n’a le droit de le censurer ni de lui indiquer comment créer. Mais nous n’en sommes pas encore là. Le fanatisme n’est pas mort avec le départ de Moubarak. Pourquoi attaquer la minorité copte ? Pourquoi renouer avec la haine du non-musulman ?

Le printemps arabe dont le vent continue de souffler péniblement, n’a pas été une révolution, mais une révolte qui a cassé les vieux dogmes de l’indignité. A présent, il faut habiller cette révolte non pas d’idéologie mais au moins de pensées dont le fond serait la liberté, l’Etat de droit, le respect de la diversité et surtout la prise en main de son propre destin. Il n’y a plus de père. Il faut grandir et avancer en apprenant à vivre ensemble. Car cela s’apprend avec le temps, à travers des épreuves et beaucoup d’effort et d’imagination.

La déception est dans l’ordre des choses. Des injustices, des erreurs, des incohérences ont lieu et continueront d’avoir lieu. Une révolte n’est pas un pique-nique, une halte dans le brouillard d’une marche joyeuse. Des hommes et des femmes sont morts pour que les dictateurs « dégagent ». Ils sont partis et ont laissé chacun un pays aux fondements fragilisés, un pays pillé, ruiné. La reconstruction a besoin de l’argent volé, un argent estimé à des dizaines de milliards de dollars. Il ne s’agit pas de geler cet argent, encore faut-il le rendre à l’Etat qui en a besoin pour fonctionner et réparer la grande maison dont les murs et le toit sont en mauvais état.