L’exil n’est pas un pique-nique un jour de printemps

Par Tahar Ben Jelloun. Discours d'Osnabrük : ce discours sera prononcé le soir du 14 septembre lors de la cérémonie de la remise du Prix René Maria Remarque.

26.08.2011
 

Chaque fois que j’apprends que des dizaines d’être humains sont morts noyés en essayant d’atteindre un rivage dont ils ont rêvé, je repense à cette phrase de Thomas Mann : « La liberté est plus difficile que le pouvoir ». Dans cet exil forcé, il y a certes l’espoir de trouver un travail en dehors de la terre natale, mais il y a aussi un arrachement et une rupture qui mettent la personne dans un état de trouble et de frustration qui mine sa vie. La liberté est l’aspiration à vivre dans la dignité. Le pouvoir est souvent là pour exercer l’humiliation. Personne ne quitte son pays dans des conditions périlleuses par plaisir. Emigrer est une forme d’échec se traduisant par une prise de risques où la vie est en jeu, la mort étant souvent au bout du voyage.

L’exil n’est pas un pique-nique par une belle journée printanière. C’est une violence faite à soi et détournant le destin. Lorsqu’en 1933 les livres d’Erich Maria Remarque sont brûlés par les nazis, l’auteur sait à cet instant précis qu’après les livres ce seront des corps qu’on brûlera. Il émigre en Suisse puis aux Etats-Unis. Toute sa vie sera marquée par l’affirmation de la liberté contre tous les pouvoirs qu’ils soient militaires ou civiles. Son œuvre est un hymne à cette liberté et à la paix qui en découle. Mais pas au prix de compromissions et de trahisons. L’écrivain émigre justement parce qu’il refuse la défaite des valeurs. La littérature, parce qu’elle part des mauvais penchants de l’homme, devient un refuge pour les valeurs fondamentales de dignité et de liberté. L’imaginaire de l’écrivain est au service de la complexité du monde et de son incompréhension. Un roman ne résout pas des problèmes, il pose des questions de façon telle que le lecteur est transporté dans un monde où il y a conflit entre pouvoir et liberté.


Pendant longtemps on a ignoré l’existence physique des immigrés. On ne les voyait pas, on n’en parlait pas. Ils étaient transparents. Ils rasaient les murs, silencieux, coupables de quelque chose dont ils n’arrivaient pas à en déterminer l’origine ou le sens. Le malheur est dans ces valises qui ferment mal et qu’on attache avec de vieilles cordes. Le malheur est dans l’isolement, la solitude imposée, parce que c’est ainsi. Personne n’en parle ni ne conteste cette réalité qu’on a éloignée du regard.

La France a puisé sans vergogne dans les réservoirs humains des anciennes colonies pour faire marcher ses usines. Certes, on s’est arrangé pour les parquer hors des villes, dans des cités de transit, des lieux pathogènes et sans avenir. On les ignorait parce que l’économie tournait comme une mécanique sans faille. Pas de crise, pas de contestation. Tout allait bien. C’était commode. Ils sont là sans être là. A la limite ils pouvaient se promener sur les Champs Elysées sans que personne ne s’aperçoive de leur existence. La France avait besoin de mains d’œuvre, besoin d’hommes forts, solides, capables de descendre dans les mines, capables de monter sur des échafaudages sans avoir du vertige.

Certains hommes politiques de l’ère Sarkozy regrettent cette époque où les immigrés étaient invisibles. Un ministre de l’intérieur a même dit « quand il y en a un ça va, c’est quand il y a en beaucoup que ça ne va plus » (je cite de mémoire).

Puis un jour, plus précisément un jour d’octobre 1973, de nouveau, Israëliens et Arabes sont en guerre. Les Arabes utilisent l’arme du pétrole. Voilà que le citoyen européen découvre que l’énergie dont il a besoin dépend des Arabes qui ont des puits de pétrole et que, pas loin de son quartier, d’autres Arabes, moins riches, plutôt pauvres vivent en faisant les travaux qu’il ne veut plus faire. A partir de ce moment-là, l’immigré va émerger de manière soudaine, accompagné de fantasmes menaçants. Il va cristalliser autour de sa personne des méfiances, des haines, des rejets de façon violente. Cela s’appelle le racisme.

Cela fait presque 40 ans que l’immigration en Europe est sujet de débats, de polémiques et surtout épouvantail utilisé par l’extrême droite qui va faire du racisme son idéologie principale. On constate qu’un peu partout dans les pays européens, l’extrême droite progresse. En France on évoque même l’horrible scénario où Marine Le Pen, présidente du Front national, serait présente au deuxième tour de l’élection présidentielle.

Cette progression est liée de manière fabriquée à la présence des immigrés sur le sol européen. Pas n’importe quels immigrés. Ceux qui semblent poser problème sont les immigrés pratiquant la religion musulmane.

On confond immigrés clandestins et immigrés légalement installés ; on confond les enfants nés européens avec leurs parents venus d’ailleurs. Tout cela contribue à créer la peur et le racisme. Les jeunes ne sont pas reconnus, ne sont pas acceptés dans le tissu social à quelques rares exceptions. Le chômage dépasse les 40% en milieu de ces jeunes français dont les parents sont venus d’ailleurs. Moins de 3% de ces enfants parviennent jusqu’à l’université. L’échec scolaire est patent. Il est dû aux conditions d’habitat, à la promiscuité, à l’exclusion directe ou indirecte.


Le XXIè siècle est et sera le siècle des migrations. La mondialisation alliée au libéralisme barbare est la cause principale de l’appauvrissement des pauvres, ce qui les oblige à émigrer par tous les moyens là où ils espèrent trouver de quoi nourrir leurs enfants. Nous vivons une époque cruelle où l’argent est devenu l’âme du monde, la douleur du monde. Un argent souvent virtuel. Le lieu où se décide le destin de millions de gens s’appelle la bourse. L’homme n’est pas un loup pour l’homme mais un rat pour l’homme car le rat est intelligent et ne lâche sa proie qu’une fois à terre, anéantie, morte.

Cet été nous avons assisté au triomphe de la spéculation, à l’émergence de nouveaux milliardaires et à l’appauvrissement de millions de citoyens, réduits au chômage dont certains n’ont de choix que l’émigration clandestine, celle où ils savent qu’ils risquent leur vie.


Ils partent d’Afrique, du Maghreb, d’anciens pays de l’Est. Ils avancent les yeux implorant le ciel, un ciel vide, sans étoiles. Ils marchent, montent sur des barques douteuses, font naufrage, certains se noient, d’autres sont recueillis pour être renvoyés chez eux. Mais chez eux c’est nulle part. C’est ailleurs. Ça n’existe plus. D’ailleurs aucun document ne l’atteste. Tout a été brûlé : les papiers d’identité, les traces des origines, le passé, les souvenirs… des hommes venus de terres sèches, où plus rien ne pousse. Le ciel est indifférent et la bourse continue son acharnement à créer de nouveaux pauvres et à pousser des gens sans terre à émigrer et à forcer les portes de la muraille européenne.


Dur métier que l’exil, dit-on. Une chose est sûre : il n’y a pas d’exil doré comme il n’existe pas d’immigration paradisiaque. Tout arrachement est une turbulence qui fait trembler des forêts entières. Quand la lumière s’exile, on invente l’espoir. Quand naissent des enfants dans cet exil, on reporte sur eux la lumière qui s’en est allée. Et l’on constate que la culture voyage mal. Certes, on fait semblant de continuer à répéter les mêmes gestes, le même rituel. On s’accroche à la religion convoquée pour sauver des âmes broyées par la solitude. A son tour la religion au lieu d’apaiser, inquiète. Tout devient excessif. Un père poignarde sa fille parce qu’elle est tombée enceinte hors mariage et le pire avec un non musulman ; le frère tabasse son petit frère qu’il a surpris en train de manger en plein jeûne du Ramadan ; la mère se met à se voiler comme si la honte avait envahi son univers ; et pendant ce temps là, on exhibe à la télévision de pauvres femmes de noir vêtues de la tête aux pieds, sorte de fantômes noires confondant les préceptes d’une religion avec des traditions de Bédouins dont les ancêtres enterraient vivantes les naissances féminines.


Il va falloir nous préparer à vivre ensemble dans le chaos d’un monde mu par les inégalités, par la corruption, par la violence. L’Europe est une belle invention, un projet magnifique. Mais l’Europe ne se sent pas bien. Elle a de la fièvre. On ne sait pas si c’est à cause de la crise économique ou bien à cause des valeurs qui pâlissent puis disparaissent. Car la crise que nous vivons depuis quelques années est avant tout une crise d’ordre morale. La rapacité des prédateurs, le cynisme des marchands du vent et du virtuel, la banalisation des inégalités et des injustices font que le citoyen est broyé ; quand ce citoyen est immigré, alors il est doublement broyé.

Pendant ce temps-là des intellectuels français disent sur les ondes et dans des livres combien ils sont dérangés par le métissage de la population. L’un d’eux, Richard Millet, écrivain et éditeur, s’est dit « se sentir en apartheid quand il monte dans le RER (train de banlieue) » ajoutant qu’un enfant d’immigré qui continue de s’appeler Mohamed ne sera jamais européen. Ainsi, le discours de l’extrême droite politique est complaisamment répandu par des intellectuels qui n’hésitent plus à stigmatiser une population et une religion, l’islam.

L’immigration est un des dommages collatéraux des guerres, de la colonisation, de la misère imposée à des peuples par des dictateurs que certains pays occidentaux appuient et protègent. Heureusement que « le printemps arabe » est arrivé pour qu’un vent fort souffle sur tant de moisissure, de pourriture et balaie avec violence des dictatures dont plus personne ne veut.