L’exception marocaine

Article paru dans Lavanguardia du 19 juin 2011 Par Tahar Ben Jelloun

30.06.2011
 

Depuis l’arrivée au pouvoir de Mohamed VI en juillet 1999, le Maroc est devenu peu à peu une exception dans le paysage politique arabe et musulman. Le roi a commencé par réformer le code de la famille qui était défavorable aux femmes. La nouvelle Moudawana (code de statut personnel) n’est pas parfaite mais elle constitue un progrès certain. Il a ensuite créé une commission pour étudier les dossiers de la répression durant le règne de son père. 29 000 dossiers furent présentés et la plupart des victimes ont été indemnisées par l’Etat. Aucun chef d’Etat arabe n’a fait une chose pareille. Il a lancé un programme de reconstruction du pays qu’il a trouvé dans un état déplorable.

Le roi est un homme moderne, convaincu que le Maroc ne peut se développer qu’en bousculant des habitudes et en imposant des réformes sociales et politiques. Lorsque les révoltes commencèrent en Tunisie, les regards se tournèrent vers le Maroc. Le peuple marocain manifesta sa solidarité avec les Tunisiens ; plus tard, des manifestations eurent lieu dans tout le pays le 20 février. Les réclamations ne contestaient pas la monarchie mais critiquaient le gouvernement accusé d’incompétence et visaient l’entourage royal dont l’affairisme est connu et exaspère la population. Le mouvement du 20 février est devenu une référence maintenant la pression pour que des réformes profondes aient vraiment lieu et que le changement soit concret.

Le 9 mars le roi anticipe le mécontentement et fait un discours historique où il annonce une réforme de la constitution et d’autres projets de démocratisation. Le discours du 17 juin est encore plus décisif : le statut du chef du gouvernement ressemble à celui des pays européens ; il est choisi dans la majorité aux élections législatives et est responsable devant le parlement. Le Maroc a dorénavant deux langues officielles : l’arabe et le tamazight (le berbère). Le roi garde certaines prérogatives comme le titre de Commandeur des croyants, chef de l’armée, nommant les ambassadeurs etc. En fait, il se conduit comme un président qui dirige le pays tout en déléguant une partie non négligeable de son pouvoir.

Un référendum aura lieu le 1er juillet pour accepter ou refuser la nouvelle constitution. Des débats agitent le pays en ce moment. Certains estiment qu’il n’a pas assez délégué de pouvoir réclamant « une monarchie parlementaire » c’est-à-dire avec un roi « qui règne mais ne gouverne pas », d’autres expriment leur satisfaction en manifestant leur appui à l’initiative royale. Le taux de participation au référendum sera un indice important pour connaître le choix des Marocains.

La démocratie n’est pas un gadget, une pilule qu’on dissout dans le café du matin. C’est une culture qui a besoin de pédagogie et de temps. Les Marocains sont en train d’apprendre à vivre ensemble. Ils seront démocrates ou ne le seront pas ; cela dépend d’eux. Les partis politiques devront accompagner ces changements en se remettant en question car les jeunes ne leur font plus confiance (aux élections de 2007, l’abstention a été très forte). Les islamistes sont mieux organisés mais leur discours est un logiciel périmé depuis le printemps arabe. Il n’empêche qu’ils sont là et participent à la vie politique. Le Maroc vit un moment passionnant de son histoire. Il est en train d’évoluer sans violence (même s’il y a eu des bavures de la police, cinq morts et quelques pillages le 20 février).

Le roi ne veut pas s’effacer. Il a raison. C’est un dirigeant responsable et très attentif à son peuple. Il sait quels sont les maux qui ronge le Maroc : la corruption (il a installé une commission de lutte contre la corruption, mais elle est peu efficace) ; l’analphabétisme (40% des Marocains ne savent pas lire et écrire) ; l’indépendance de la justice (elle est inscrite dans la nouvelle constitution) ; le chômage des jeunes etc.

Mohamed VI n’a aucune envie de céder le pouvoir. Même s’il a de l’amitié pour le roi Juan Carlos, il ne souhaite pas suivre son exemple. Mohamed VI garde le pouvoir d’arbitrage et participe à la vie politique du pays. Aucune envie d’être celui qui inaugure les crèches et les autoroutes et se tiendrait à l’écart. C’est un homme qui aime son pays avec passion et veut le voir évoluer vers une réelle modernité.

Le roi est le garant de l’unité du pays et de son intégrité territoriale. C’est ainsi qu’il a reconnu officiellement la diversité linguistique de l’identité marocaine. Il continue de suivre le dossier du Sahara Occidental dans l’espoir de convaincre les Algériens à favoriser un plan de paix.

Evidemment nous avons tous envie de voir des changements rapides de la vie politique, mais n’oublions pas que le Maroc a connu trois décennies de répression, d’injustice et de peur. Ce sont les « années de plomb ». Nous en sommes loin aujourd’hui. Je trouve pour ma part que les changements proposés sont historiques ; je rejoins là l’opinion des observateurs internationaux qui se sont exprimés dans la presse. Le Maroc avance tout en restant une exception dans le monde arabe et musulman.