Dans la tête de Kadhafi

Par Tahar Ben jelloun Chronique parue dans le journal Le Monde du 15-16 Mai 2011

17.05.2011
 

J’ai eu du mal à entrer dans la tête de Kadhafi. Il a tout verrouillé, portes et fenêtres. Il a une grosse tête peuplée de scorpions et de paille. C’est pour tromper l’ennemi. J’ai profité d’un moment d’inattention pour débarquer dans cette boîte crânienne sur laquelle chaque cheveu a été implanté et teint en noir. J’appris que sa hantise a été de devenir chauve. Avant même de perdre ses cheveux, il s’est adressé à un spécialiste que lui avait recommandé son voisin Ben Ali. C’était l’époque où il prenait beaucoup de médicaments inutiles. Il se droguait ainsi et cela le rassurait. Quand on le contrarie il devient violent. Il est colérique. Du coup la migraine le prend et le fait souffrir. Il devient meprisant. La dernière fois que cela lui est arrivé, ce n’est pas le 18 mars, le jour où le conseil de sécurité de l’ONU vota l’intervention en Libye, non, ça l’a amusé plutôt. La dernière fois c’était quand les autorités suisses avaient arrêté son fils Hannibal. Il ne l’a pas supporté : « Comment la police suisse avait-elle osé toucher à mon fils et même de le mettre en prison ? Il avait maltraité son personnel. Et alors ? Quel mal y-a-t-il à corriger le personnel de maison ? » L’affaire prit des proportions telles que la Suisse céda à son chantage. Depuis il se sent tout permis y compris de pénétrer dans les maisons et les armoires chercher les insurgés, les traîtres. « Ils n’ont que ce qu’ils méritent.

Tout le monde est jaloux de la Libye, de sa prospérité, de son calme et de sa beauté. Les journaux étrangers et les panneaux publicitaires ne sont pas autorisés. Je n’ai rien demandé mais chaque fois que je me promène dans le pays, je remarque d’immenses panneaux avec mon portrait en couleur. Il y a l’habit militaire, l’habit traditionnel, l’habit fantaisiste, l’habit de chasse. Le peuple m’aime tellement qu’il sent le besoin de me le dire en multipliant les affiches de mes portraits.

Là je ne comprends pas ces Chrétiens, les Français surtout. Ils n’ont pas de parole. Vous vous rendez compte ? Je fais le maximum pour leur rendre visite, nous signons des pages et des pages et voilà qu’ils cherchent à m’assassiner. Ils n’ont qu’à venir. Mais ils sont lâches ; ils n’oseront pas descendre de leur avion. Ils bombardent Tripoli puis s’enfuient. Je ne me laisse pas faire. Heureusement que des amis maghrébins et africains sont venus me donner un coup de main. La presse les appelle des mercenaires. C’est faux. Je les récompense comme des amis, pas comme des marchands.

Je me demande pourquoi les Chrétiens cherchent à négocier avec moi. Ils se trompent. Il n’y a rien à négocier. Ils viennent de tuer mon fils et mes petits enfants. Je vais leur donner une leçon ; ils vont voir ce qu’ils vont voir. Je ne leur dis pas comment je me vengerai. Ils n’ont qu’à faire très attention. Car ce sont des assassins qui n’auront que ce qu’ils méritent.

Nous résistons contre la barbarie occidentale. Ils larguent leurs bombes de nuit et font des massacres parmi la population. Moi, je ne fais que me défendre. Bien sûr que je dois éliminer les traîtres, ceux qui ont pactisé avec l’ennemi. La Libye ne sera jamais divisée en deux. La Libye sera libre, indépendante, démocratique. Avec moi. Mais moi, je ne suis rien, je ne suis qu’un libyen parmi tant d’autres. Le pouvoir n’est pas entre mes mains, il est vraiment entre les mains du peuple, je veux dire des tribus. Je sais que le complot a été manigancé avec des éléments d’Al Qaïda. Un jour nous aurons des preuves.

J’ai de nouveau mal à la tête. Mes cheveux ont perdu de leur couleur. Il va falloir les teindre. Je vais le faire tout seul. Ma fille n’aime pas que je lui demande de m’aider. J’étouffe avec ce gilet par balles. Mes fils m’ont obligé de le porter en permanence. Même la chéchia est blindée.

Je dois appeler mon ami, le jeune Bachar Al Assad. Il se défend avec courage et efficacité. Il faut etre solidaires. Nous sommes visés par le même complot. Je sais qui est derrière. Je ne vous le dirai pas ; je voudrais lui faire la surprise de sa vie.

Là où je me trouve je suis en sécurité. Ils ne m’auront pas. Je ne suis ni Saddam ni Ben Laden. Ils n’auront pas la joie de me réveiller avec une torche pour chercher les poux dans la tête. Ils ne jetteront pas mon corps dans la mer. Ils sont fous ces américains. Je repense à Ben Ali et à Moubarak. Les pauvres, ils doivent crever à petit feu ; ils sont déprimés. C’est de leur faute ; à quoi bon garder le pouvoir éternellement ? Moi, je suis là depuis 42 ans, et le vrai pouvoir m’échappe. Je ne suis ni président, ni émir, ni roi. Je suis un simple citoyen qui aime son pays et qui se bat pour le défendre contre ses ennemis.

Je ne peux compter sur personne. Les médicaments que je prends me rendent nerveux. Les somnifères ont un effet trop court. Alors je passe la nuit à regarder le ciel pollué par des avions qui me cherchent. J’écris. Je compose des poèmes. J’adore la poésie. C’est ce qui m’aide en ce moment à vivre. Et pourquoi les Américains se sont laissé entrainer dans cette galère ? Pourtant j’avais réglé 2,7 milliards de dollars pour qu’on oublie l’affaire de l’avion Pan Nam. Ils étaient contents. Les Français, eux aussi ont été indemnisés, beaucoup moins que les Américains, c’est normal, ils valent moins sur le marché. Bon, il ne faut pas que je me disperse. Restons vigilants ; je m´arramgerai pour que plus jamais le printemps ne passe par la Libye ; je me contenterai des trois autres saisons ».