Après la révolution

Par Tahar Ben Jelloun Chronique publiée dans La Repubblica lundi 11 avril 2011.

22.04.2011
 

Les révoltes en Tunisie puis en Egypte ont été des moments historiques formidables. Après la fuite de Ben Ali puis le départ de Moubarak, le peuple a pris son destin en main et tente de reconstruire un pays qui a été pillé par des individus qui sont appelés aujourd’hui à rendre des comptes à la justice.

Faire l’apprentissage de la liberté n’est pas facile. C’est pour cela que déjà on entend des gens dire que la situation est confuse, que le désordre est partout et que la déception est au bout du voyage. Comment dire à ces gens que la démocratie n’est pas un gadget, une pilule qu’on dissout dans le café du matin ? Comment les convaincre qu’après l’enthousiasme des jours et des nuits de lutte contre la dictature arrive le temps de la reconstruction et forcément d’un certain désordre dans la mesure où tout est nouveau, tout est à refaire et qu’il faut de la patience et du savoir faire.

Comme disait François Mitterrand « il faut donner du temps au temps ». Il faut des hommes de bonne volonté pour remettre le pays en marche. Difficile d’assainir une situation qui avait été pourrie par une dictature doublée de vols et de détournements des biens de l’Etat.

Il va falloir apprendre à vivre ensemble selon de nouveaux principes. Cette révolte a eu comme effet important l’émergence de l’individu. Avant, le citoyen était un sujet du pouvoir, n’ayant pas son mot à dire, et surtout réprimé sauvagement quand il proteste. La société arabe a du mal à reconnaître l’individu en tant qu’entité unique et singulière. Elle fonctionne avec l’esprit des clans et des tribus. On le voit en ce moment avec les massacres que Kadhafi commet quotidiennement sur son peuple, opposant les tribus les unes contre les autres.

L’émergence de l’individu tel qu’il a triomphé durant la révolution française de 1789 est une nouveauté pour le peuple arabe. C’est par la condition de la femme qu’on mesure l’étendue de cette émergence. Tant que la femme est traitée comme un être inférieur, sans droits, sans reconnaissance, l’individu n’existe pas encore. On a vu que les femmes ont participé de manière éclatante aux révoltes. Elles étaient en première ligne. Plus que les hommes, ce sont elles qui ont le plus souffert de la dictature, que ce soit en Tunisie où la condition féminine avait été libérée par Bourguiba dans les années soixante, où en Egypte où l’islamisme a tout fait pour empêcher que la femme n’existe dans une parité avec l’homme.

Un individu est un citoyen qui a une voix dont il se sert au moment des élections. On verra aux prochaines élections qui seront organisées dans les deux pays si la démocratie est davantage qu’une technique et si pour une fois les choses se passeront dans une vraie transparence.

Les élections ne sont qu’une étape dans le processus de la démocratisation de la vie politique. On verra aussi quel rôle jouera la police et l’armée. Il se passera du temps avant que la Tunisie et l’Egypte ne se remettent sur les rails du développement et de la liberté. Il y aura forcément des bavures, des erreurs, des injustices. C’est humain. Car le passage d’un état sclérosé à un état ouvert et libre ne se fait pas de manière automatique. Mais ce qui est encourageant c’est que le peuple est resté vigilant. Il descend dans la rue dès que quelque chose le choque. La pression est là. On a vu comment en Egypte les Frères musulmans qui n’ont pas initié la révolte et qui ont été dépassés par le vent de la libération essaient aujourd’hui de participer à l’effort de reconstruction de l’Etat. Ils ont été remis à leur place qui n’est pas aussi importante que Moubarak nous faisait croire.

On sait que les révoltes ont échappé aux islamistes et que les luttes menées l’ont été au nom des valeurs laïques. Les révoltes n’avaient rien d’un pique-nique sur l’herbe. Il y a eu des morts, des blessés, des familles détruites. Il ya eu des sacrifices. Le prix à payer a été élevé.

L’Europe a la possibilité de réparer ses erreurs et de faire oublier sa complaisance à l’égard de dirigeants impopulaires. Plus que jamais, elle devrait investir dans ces pays, ce qui résoudrait en partie le douloureux problème des clandestins qui débarquent à Lempédusa. En aidant ces pays à faire redémarrer leur économie, en rapatriant les milliards détournés par des anciens chefs d’Etat qui avaient simplement confondu le pays avec leur propriété privée, l’Europe donnera à ces révoltes des chances pour qu’elles réussissent et qu’elles deviennent le socle sur lequel le pays sera reconstruit.

En attendant que Kadhafi aie assez d’honneur pour se suicider ou pour se rendre à la justice afin de répondre des crimes contre l’humanité qu’il a commis, l’Europe devrait faire confiance à l’ère nouvelle qui s’est installée en Tunisie et en Egypte.