Le logiciel islamique est périmé

Par Tahar Ben Jelloun. Chronique publiée par Die Zeit jeudi 7 avril 2011.

22.04.2011
 

Personne n’avait prévu la révolte des peuples arabes. Ni les services de renseignement, particulièrement efficaces et bien implantés, ni les analystes politiques, universitaires ou journalistes, ni la simple police et surtout pas les leaders des mouvements d’obédience islamique, des plus radicaux aux modérés. L’étincelle est partie le 17 décembre d’une petite ville tunisienne après un excès d’humiliation qui a poussé Mohamed Bouazizi, un vendeur de fruits et légumes, à s’immoler par le feu devant la mairie où personne ne voulait le recevoir ni écouter sa plainte.

Le fait de s’immoler par le feu n’appartient pas du tout à la culture et aux traditions arabes et surtout pas à l’islam où, comme dans les autres religions monothéistes le suicide est interdit, puisqu’il est considéré comme un affront à la volonté divine. Le suicidé n’a pas droit à des funérailles.

D’autres citoyens suivront l’exemple de Mohamed Bouazizi, dans le Maghreb et dans le Machrek. Ils sont tous musulmans et pourtant, au moment de se sacrifier, ils ont passé outre la parole d’Allah.

La première défaite de l’islamisme a son origine dans cette désobéissance à Allah ; du fait que des centaines de milliers de gens sortiront dans les rues protester contre un régime corrompu et dictatorial sans qu’à aucun moment la référence à l’islam ou à Allah ne fut évoquée prouve que le discours islamiste a été dépassé et devenu non opérant. On pourrait comprendre qu’en Tunisie qui avait été laïcisée par l’ancien président Bourguiba (1903-2000 ; déposé de force par Ben Ali le 7 novembre 1987), puis assez réticente au fanatisme religieux en général, les manifestants n’aient pas pensé à protester au nom des valeurs islamiques. Pour la première fois, la rue arabe ne s’est attaquée ni à l’Occident ni à Israël. C’est dire combien cette révolte rompt avec les vieilles habitudes où la revendication de l’islam en tant que constitution et référence majeure pour un nouveau pouvoir a été totalement écartée par les millions de manifestants.

Les révoltes arabes ont ceci de particulier c’est qu’elles furent spontanées et visaient l’entrée dans la modernité, c’est-à-dire l’émergence de l’individu et sa reconnaissance en tant que citoyen et non en tant que sujet soumis. Cette modernité, aucun parti politique existant ne l’avait réclamée de manière aussi directe.

Mais c’est en Egypte que l’absence des islamistes durant les manifestations qui ont réussi à faire partir Moubarak le 11 février dernier est la plus notable. Ce pays a été le berceau de l’islamisme depuis la création de l’association des Frères musulmans en 1928, mouvement qui a de tout temps été combattu par le pouvoir puisque Nasser fit exécuter un grand intellectuel et maître à penser des Frères musulmans, Sayed Qotb le 29 août 1966 par pendaison, et que Anouar Sadate sera assassiné le 6 octobre 1981 par un commando islamique qui avait infiltré l’armée. En février dernier, l’Egypte a été « libérée » sans la participation des islamistes. Les slogans que répétaient les protestataires Place Tahrir faisaient référence aux valeurs universelles de démocratie, de dignité, de justice et de la lutte contre la corruption et le vol. Les gens ne réclamaient pas que du pain, mais aussi des valeurs fondamentales qui feront que les régimes pourris ne pourront plus régner en toute impunité. C’est cette nouveauté qui a aidé la révolte à pénétrer dans d’autres pays aussi fermés et autoritaires que la Syrie ou le Yemen. Le discours islamiste, n’a cessé de réclamer une « hygiène morale » de l’Etat. Mais il a toujours sacrifié l’individu au bénéfice du clan, celui des croyants. Il n’a pas vu le peuple évoluer ; il n’a pas senti la puissance de ce vent de liberté qui se préparait en silence et même à l’insu de la plupart des acteurs de la révolte.

La nouveauté est là. Ce n’est pas la première fois que les Egyptiens sortent dans la rue en masse. Ce n’est pas la première fois que la police les réprime sauvagement ; ce n’est pas la première fois que des jeunes gens sont arrêtés, torturés et même assassinés dans les caves des commissariats de la police. Mais c’est la première fois que la colère est radicale, profonde, irréversible. C’est aussi la première fois que cette révolte a pris des dimensions laïques sans que les manifestants l’aient décidé.

Quelques militants des Frères musulmans ont essayé de prendre le train de la révolte en marche. Ils ont été découragé et se sont faits discrets.

Cette absence dans la dynamique de la révolution égyptienne a eu des conséquences importantes dans le paysage politique de ce pays. Ainsi, après le départ de Moubarak et la prise en main de la direction de l’Etat par les militaires, les islamistes se sont retrouvés dans la mêlée, faisant partie d’un ensemble de partis politiques, mettant une sourdine à leur fanatisme devenu anachronique.

Comment et pourquoi les islamistes ont raté le train ?

D’abord les Frères musulmans connaissent une crise interne depuis longtemps : les nouvelles générations ne s’entendent pas avec les anciennes. Le discours et les méthodes ne fonctionnent plus. Cette crise a connu son éclatement au moment de la révolte du peuple. Ils se sont trouvés dépassés, marginalisés et plus personne ne croyait à leurs litanies. Le mouvement ne disparaîtra pas pour autant. Il aura sa place dans le panel démocratique. On estimait avant le départ de Moubarak que les islamistes ne dépasseraient pas les 20% des votes au cas d’élections libres. Aujourd’hui on minimise ce score.

On constate la disparition du discours islamiste aujourd’hui chez les jeunes libyens qui résistent contre la fureur du dictateur Kadhafi. Là encore ce sont de nouvelles générations qui sont aux commandes de la résistance à Benghazi. La plupart ont moins de trente ans ; certains sont rentrés d’Europe et d’Amérique où ils étudient ou travaillent. Ils sont arrivés avec de nouvelles méthodes de lutte, notamment à travers Facebook, Twiter et des reportages par téléphone mobile. Le discours kadhafien ne les touche pas. Ils ont brûlé « le livre vert », ramassis de pensées égocentriques sans fondement et sans intérêt.

Au début, quand les insurgés prirent la ville de Benghazi, Kadhafi a voulu agiter le spectre de la peur et du terrorisme. Il a déclaré à des télévisions étrangères : « ce sont des islamistes, ce sont des gens d’Al Qaïda ! » Il l’a tellement répété qu’on a bien vu qu’il cherchait surtout à faire passer un message aux Occidentaux : attention, si vous venez au secours des insurgés de Benghazi, vous aidez Al Qaïda. La manœuvre n’a pas pris. Les rebelles n’exhibaient pas le Coran, ils appelaient les Nations Unies, l’Amérique, l’Europe au secours. Le monde ne pouvait pas abandonner une population mal armée, face à l’armement lourd du dictateur qui avait promis qu’il irait les chercher « maison par maison jusque dans les placards ».

Lorsque le Conseil de Sécurité, avec la bénédiction de la Ligue arabe et de l’Union Africaine votèrent la résolution 1973 qui autorise les alliés à venir au secours à peuple en danger, Kadhafi utilise le même stratagème : il a parlé de croisades ! Or ni la France, ni la Grande Bretagne, ni personne n’est allé en Libye pour tuer des musulmans. Le seul qui a tué et continue de massacrer des musulmans c’est Kadhafi. Son discours islamiste est en décalage complet. Il rappelle ce qu’avait fait Saddam au moment de l’invasion du Koweit en 1991 ; il avait ajouté une référence islamique sur le drapeau et s’était filmé en train de prier, lui qui était un mécréant notoire.


Retour en arrière.


L’Occident a cru longtemps qu’il est préférable d’avoir à faire à un dictateur qu’à des islamistes. Il a cru que des gens comme le tunisien Ben Ali ou l’égyptien Moubarak sont des « remparts » contre le danger islamiste. Les Européens fermaient les yeux et aidaient ces régimes (faisaient des affaires avec eux). Du coup l’islamisme prenait une importance ne correspondant pas à la réalité et aux faits. Bien sûr que des Frères musulmans contestaient le pouvoir égyptien et se présentaient comme l’alternative face au régime du parti unique. La société est traversée de plusieurs tendances politiques dont l’une est islamique, mais elle n’a pas l’ampleur et la puissance que certains observateurs occidentaux lui accordaient. Bien sûr qu’Al Qaïda essaya de s’implanter au Maghreb, qu’elle a pris des otages, qu’elle a rançonné des Etats. Mais plus personne ne pense qu’Al Qaïda est le vrai visage de l’islam.

Ben Ali, en arrivant au pouvoir en novembre 1987, avait mené une lutte acharnée contre tous les opposants en particulier ceux qui se réclamaient de l’islam. Le pays connut une chasse aux sorcières et les prisons ont été remplis d’opposants, torturés puis jugés et condamnés à plusieurs années de prison. Le pouvoir disait que ce sont de dangereux intégristes. La lutte anti-islamique était devenue l’alibi parfait pour qu’une dictature puisse s’installer, museler l’opposition et faire des affaires sans que personne ne la dérange. Le leader du mouvement islamiste « Ennahda », Rashed Ghannouchi qui était réfugié à Londres a dit à son retour d’exil : « Je ne veux pas instaurer une république islamique en Tunisie et je ne me présenterai pas aux élections présidentielles ».

Ce qui est nouveau et qui va changer de fond en comble les relations entre l’Occident et le monde arabe, c’est que l’alibi du terrorisme islamique ne fonctionnera plus. L’islamisme existera encore parce qu’il correspond à un besoin culturel et identitaire. Mais c’est l’absence de démocratie qui a favorisé son expansion. La démocratie bien assimilée tiendra compte des courants religieux, comme elle tiendra compte des autres courants laïcs. La mouvance islamiste a été battue par le peuple. C’est le peuple qui a ignoré et n’a pas voulu faire sa révolution au nom de l’islam. Cela on le doit aux nouvelles générations de la diaspora arabe et musulmane dans le monde. Le vent de la révolte a balayé dans son évolution les vieilles litanies qui cherchaient à faire revenir le monde musulman au temps du Prophète Mahomet (VII ème siècle). Mais les jeunes ont une nouvelles grille de lecture du livre sacré ; une lecture intelligente, rationaliste et pas littéraliste. C’est cela qui est nouveau et révolutionnaire.

L’administration iranienne fut surprise et décontenancée par ces révoltes. Elle qui rêvait d’une république islamique en Egypte et dans d’autres pays arabes s’est retrouvée en porte à faux. Alors elle est venue en aide aux shiites de Bahrein et du Yemen. Mais là encore, les manifestations ont ignoré complètement les références religieuses.

Si Bachar Al Assad, le chef de l’Etat syrien tombe, ce sera la fin du Hizbollah et même du Hamas. Car l’Iran soutient et finance ces partis islamistes à travers sa grande complicité avec la Syrie.

Reste la question du terrorisme au nom de l’islam. Al Qaïda est une officine invisible, non localisée, éparpillée dans plusieurs pays et dont le but est de faire du terrorisme un biseness rentable. La preuve : toutes les prises d’otages n’ont qu’un but : obtenir des rançons. Elle s’agitera, commettra des crimes probablement dans des pays qui se sont libérés des dictatures, elle ne renoncera pas. Il n’en reste pas moins que cette officine du crime a été marginalisée et cela elle ne le supportera pas, allant jusqu’à revendiquer une part imaginaire de cette révolte. Le fait que les pays arabes se libèrent sans leur appui, met les criminels de Ben Laden dans une position qu’ils ne pourront pas tenir longtemps.

Ainsi les révoltes arabes sonnent le glas des régimes autoritaires et illégitimes et repoussent de manière directe et sans ambiguïté la barbarie d’Al Qaïda et de ses aventuriers. Cela ne veut pas dire que c’est la fin du terrorisme dans le monde. Mais le passage par le logiciel islamique est devenu inopérant.