Libye : illégitimité et impunité

Par Tahar Ben Jelloun.

22.02.2011
 

Quand on arrive en Libye, dès l’aéroport, on se trouve renvoyé dans le temps ancien des pays de l’Est, totalitaires. Une police soupçonneuse, nombreuse, en tenue ou en civil. On sent qu’on est arrivé dans le pays imaginé par Georges Orwell et Frantz Kafka réunis. Tout est figé, absurde et étrange. On est épié, surveillé, on n’est pas à l’aise. La première nuit que j’ai passée à l’hôtel a été une nuit blanche. Impossible de trouver le sommeil. Sans le secours de l’ambassade de France qui m’a recueilli, je n’aurais pas pu rester dans ce pays qui m’a donné des migraines et des envies de vomir. Ces choses-là, on les sent, on ne les explique pas toujours.

La deuxième chose qu’on remarque, c’est l’état d’immobilisme du pays. Tout a été figé à la date fatidique du 1er septembre 1969, jour où un jeune colonel de l’armée fait un coup d’Etat et s’empare du pouvoir. Les gens sont tristes, parce que résignés, sans énergie. Il n’y a pas d’Etat, pas de gouvernement, pas d’élections, en tout cas pas de vie politique telle qu’on la connaît dans le monde. Mais il y a Mouammar Kadhafi, l’homme providentiel, l’homme qui a dissous le pays dans une marmite de sorcier. Plus rien d’autre n’existe. Même le Coran a été remplacé par un autre livre, Le Livre Vert qui contient les pensées du grand chef. Il est la constitution, la bible, la référence unique et suprême du pays.

Parvenir à mettre à genoux un peuple entier, lui faire avaler des affirmations extravagantes et irrationnelles, le maintenir dans l’ignorance et la pauvreté, voilà ce qu’a réussi à faire cet homme qui a tenu 42 ans et qui n’a jamais hésité à massacrer toute tentative d’opposition. Pas de journalistes, pas de témoins, il est hors d’atteinte, il est le maître absolu et arrogant. On a souvent évoqué ses troubles psychiques. Pas besoin d’analyse poussée pour s’en rendre compte. Il suffit de le regarder : son narcissisme est pathologique ; son égocentrisme est pathétique ; et son arrogance est terrifiante.

Il aurait pu connaître le sort d’un Saddam Hussein après avoir été impliqué dans deux attentats contre des avions civiles qui ont coûté la vie au total à 440 personnes (Boeing Pan Am, explose au-dessus de Lockerbie le 21 décembre 1988 avec 270 passagers ; l’avion français UTA, explose au dessus du Niger le 19 septembre 1989 avec 170 passagers). Après avoir été condamné par plusieurs résolutions de l’ONU et subi un boycott durant plusieurs années, il décide de livrer les agents réclamés par les enquêteurs et indemnise les familles des victimes.

Il a été malin, s’est précipité pour accepter tout ce que demandaient les Américains et a payé 2,7 milliards de dollars pour « réparer » le malheur que ses agents avaient causé.

Aujourd’hui, c’est son fils Saif al Islam qui apparaît à la télévision et promet un « fleuve de sang » aux manifestants ; au matin du 21 février on comptait 233 morts (mais comment avoir des chiffres précis, ce sont des estimations de Human Rights Watch), et d’autres morts suivront, car le fils comme le père sont des barbares qui ne connaissent que la loi du sang, la répression féroce et l’impunité.

C’est là que les dirigeants des pays occidentaux qui font des affaires avec la Libye devraient intervenir. On a noté ici ou là des condamnations et des inquiétudes. Mais c’est plutôt « Silence on tue ! ». C’est ce qui se passe en ce moment où j’écris ces lignes à Benghazi, à Tripoli, à Al Baïda... Des mercenaires auraient participé au massacre.

Si Kadhafi a donné l’ordre de tuer c’est parce qu’il sait qu’il est condamné, que tôt ou tard, il devra quitter le pouvoir et le pays, même si son fils a promis de doter le pays d’une constitution. Il le sait si bien qu’il ne partira qu’après avoir massacré le maximum de libyens. C’est un homme tragique : il se « défend » comme si quelqu’un avait attaqué sa propre maison. Car la Libye c’est sa maison, sa tente, son bien personnel. Il ne comprend pas comment on a osé contester ce qu’il considère comme son bien propre. Alors il tue. Il n’a aucune notion du droit ni de ce qui est légitime ou pas. Toute sa vie, il a vécu en dehors de toutes les lois internationales ; rien de juridique ne l’atteint. Il est au-dessus des lois et écrase avec un armement lourd des manifestants qui réclament de vivre dans la dignité, la liberté et la démocratie. Ce sont des valeurs qui ne font pas partie de son univers. Dans son Livre vert, il a inventé une nouvelle façon de régner et de soumettre le peuple en lui donnant l’impression qu’il est autogestionnaire de son destin. Un mensonge, une honte.