Pauvres dictateurs déchus !

Texte inédit. Par Tahar Ben Jelloun.

22.02.2011
 

Ces derniers temps, jusqu’au vendredi 11 Février à 16h, Hosni Moubarak était très contrarié : il n’avait pas eu le temps de se teindre les cheveux. Il ne faisait plus de sport pour se maintenir en forme. Il était très contrarié parce que son peuple insistait pour le voir quitter le pouvoir et même l’Egypte. Mais il s’accrochait, ne comprenant pas ce harcèlement qu’il jugeait indécent, pourquoi est-il devenu l’homme le plus détesté d’Egypte. Il a perdu quelques kilos ; son teint a changé, devenu pâle ; il n’a plus d’appétit. Comme un condamné à mort, il a perdu le sommeil ; il était hanté par les images de Saddam Hussein qui priait quelques minutes avant sa pendaison. Suzanne sa femme et leur fils ont pris la précaution d’aller se faire oublier à Londres. Lui, à présent qu’il est à Charm Cheikh, il ne peut plus sortir du palais. Il sait que s’il met le nez dehors, le peuple le lynchera. Il se voit face à un tribunal et il est pris de panique. Il a mal au ventre. Il a une diarrhée d’origine politique. Il a commis trop d’injustices, trop de crimes pour ne pas payer. Il ne veut pas l’admettre. Comme nombre de dirigeants arabes, il a confondu le pays et sa maison. Il a cru que l’Egypte en tant qu’Etat et nation étaient sa propriété privée. Il pouvait en disposer à sa guise. Il a su amasser beaucoup d’argent, tellement d’argent qu’il lui faudra plusieurs vies pour en jouir entièrement (The Guardian l’a estimée à 70 milliards de dollars !). Il s’est adressé à Dieu et lui a réclamé une longue vie afin qu’il lui donne la santé, la jeunesse et le pouvoir absolu. Il a mis quelques années pour mettre sur pied le système qui lui a permis de se maintenir au pouvoir aussi longtemps : il a demandé au tailleur du coin de lui bricoler un parti sur mesure ; a pris conseil auprès de quelques spécialistes de la génène pour mettre sur pied une police omniprésente et totalement dévouée à son système ; il a mis au point un processus de corruption qui l’enrichit et appauvrit le pays. Le réseau du renseignement a été calqué sur celui des anciens pays communistes. Il a décrété l’état d’urgence, a fabriqué un parlement sur mesure, a mis ses hommes dans les centres névralgiques des médias, a joué la carte du danger islamiste pour justifier la répression, les arrestations et la torture et gagner la complaisance occidentale. Il a été un bon ami des Américains et des Israéliens. Il a toujours offert l’hospitalité aux responsables politiques occidentaux en visite privée en Egypte qu’ils soient de gauche ou de droite. Il a entretenu de très bons rapports avec la plupart des Emirats du Golfe.

Là, la populace misérable, infectée par un virus d’origine incontrôlée, l’a empêché de prendre son petit déjeuner dans le jardin et surtout lui a enlevé l’envie de se teindre les cheveux. Quelqu’un lui a dit que cela révèle son aspect féminin. Il n’a pas aimé cette plaisanterie.

Au début de son règne, des « noukats » (blagues) circulaient sur lui. Chaque jour il y en avait une nouvelle qui faisait rire les Egyptiens, cela l’énervait, il décida de lancer ses services de renseignement à la recherche du salaud qui le ridiculisait. Très vite on découvrit un pauvre homme, un vieillard attablé au même petit café populaire de Khan Khalil. On l’arrêta et on l’amena chez Moubarak. Quand il le vit, il ne comprit pas comment ce vieil homme édenté, misérable pouvait avoir cette puissance qui nuit à l’image du Raïs. Il décida de lui faire des réprimandes (trop vieux pour être torturé) :

--Comment est-ce possible, tu racontes des choses horribles sur moi, n’as-tu pas honte ? Moi qui ai sauvé ce pays de la misère, moi qui ai apporté la liberté, la prospérité et la démocratie à ce peuple ingrat ! Moi qui me sacrifie tous les jours pour que l’Egypte soit un exemple dans le monde, tu racontes des choses fausses, tu inventes n’importe quoi ! Tu aurais pu être mon grand père ! Moi, je suis l’homme qui travaille le plus pour le bien des Egyptiens ; je ne dors pas ; je ne fais que penser comment améliorer la vie de mes citoyens…

Le vieux, l’arrêta et lui dit  d’une voix calme :

--O Monsieur le Président, je vous jure que cette blague, je ne l’ai jamais racontée.


Pendant ce temps-là que fait Ben Ali, le tunisien qui s’est enfui le 14 janvier ? Il s’est exilé en Arabie Séoudite. Mais que fait-il de ses journées ? Il regarde la télévision. Il se laisse aller. Lui non plus n’a plus envie de prendre soin de son corps. Il déprime. Il vit dans une prison dorée. Il ne peut pas sortir, ne peut pas aller prendre un café dans le centre commercial le plus proche. Ben Ali pleure. Il revoit le corps entouré de bandages de Mohamed Bouazizi et le maudit, mais il ne croit plus en Dieu. Car Dieu est à présent avec les pauvres, avec des gens de la condition de Mohamed Bouazizi : « Il a fallu que cet « imbécile » se laisse emporter par la colère, mette le feu dans ses habits, pour que moi, qui ai apporté la prospérité aux Tunisiens me retrouve aujourd’hui dans ce palais, seul, sans mes amis, sans mes jouets, sans rien. Et puis ces télévisions du monde entier m’énervent, elles disent n’importe quoi. Ma tête est pleine de ces images où seul la fawda, le désordre et la panique intéressent les journalistes. Révolution ! Pagaille, oui, ils vont tout casser dans ce beau pays ; au moins moi, j’ai réussi à faire venir des millions de touristes ; j’ai créé une classe moyenne, j’en ai fini avec les islamistes, j’ai travaillé pour rassurer les Occidentaux, et voilà que maintenant, tout le monde me tourne le dos. L’être humain est ingrat. Je hais l’humanité. Je hais ce palais, cette climatisation excessive, ces boîtes de kleinex dans leurs couvercles dorés, je hais ces paysages jaunes, blancs, et puis je n’aime pas leur nourriture. Mais là, je m’en fous, je n’ai plus faim, ce fils de pute de Bouazizi a foutu ma vie en l’air ! »


Des « murs de Berlin » tombent. Des voyous sont renvoyés (s’ils avaient un gramme d’honneur, ils se suicideraient). D’autres devraient les rejoindre. Je ne citerai pas de nom de peur d’en oublier quelques uns. Mais ils se reconnaîtront. Plus rien ne sera comme avant dans ce monde arabe qui a été trop longtemps confisqué par des brutes qui ont fait le malheur de millions de citoyens sans défense.