L’Ami JOB

Chronique parue dans le journal Le Monde du 20-21 février 2011. Par Tahar Ben Jelloun

22.02.2011
 

Il m’arrive parfois de regretter que la patience ne soit pas une denrée disponible sur le marché en gélule ou en solution buvable. Patience et endurance, deux épreuves qui vont ensemble. Je me souviens de mon père, quand il était fortement contrarié par la stupidité humaine, faire appel à Dieu et le prier de lui donner un peu de la patience d’Ayoub. Un jour je lui ai demandé qui était cet Ayoub ? Avec l’ironie dont il nous avait habitué, il répondit : « Tu vois, Ayoub, c’est mon frère dans ce que la vie me fait endurer, mais contrairement à lui, je n’ai pas sa force, son immense patience. »

Plus tard j’apprendrai qu’il s’agit de Job, celui qui a habité les légendes des religions et des traditions du monde. Alors j’ai lu « Le livre de Job ». Ma curiosité ne fut pas satisfaite ; je voulais en savoir plus sur ce personnage qui n’a sans doute jamais existé et que certains mettent sur le même plan que les prophètes du monothéisme (il est placé dans la continuité d’Abraham et de Noé).

Voilà que Pierre Assouline, en romancier-biographe, en enquêteur entêté, en écrivain lisant-écrivant, a fait durant quatre années les recherches les plus poussées pour nous donner une approche des multiples vies de Job (1). En fait il nous raconte Job tout en se racontant. Cette démarche a l’avantage de nous engager dans les obsessions d’une quête qui va au-delà d’une vie racontée aussi mystérieuse et aussi incroyable que celle d’un homme né pour souffrir et s’emparer du temps jusqu’à atteindre l’extase mystique. Quels crimes a-t-il commis ou bien était-il puni alors qu’il était innocent ? Le Coran ne parle pas de son innocence. Il est le repentant, celui qui revient à Dieu qui fait de lui le symbole d’une patience inconditionnelle, laquelle est perçue par le musulman comme la vertu essentielle de la foi.

Il m’est arrivé à l’instar de Ionesco qui voyait Job en Beckett de repérer le souffle de Job dans les statues de Giacometti. Elles seraient toutes des « justes souffrant » au point de renoncer à tout ce qui pouvait les encombrer dans leur épreuve. Le juste est celui qui a renoncé à négocier avec ce qu’il endure. Il est juste parce qu’il se place au-dessus de ceux qui mendient. Il reçoit, subit et n’essaie pas de se soustraire à ce qui se présente à lui comme une exhortation nécessaire. Peut-être que Job, comme le suggère Pierre Assouline est « pierre de touche de l’absurde ». Sans doute. Mais quand Dieu s’absente, quand ceux qui sont sacrifiés, massacrés, exterminés en appellent à lui et ont pour toute réponse la barbarie des exterminateurs, on se dit qu’entrer dans le peau de Job est une fonction absurde, une passion inutile.

Comme l’hygiène, la patience est signe de la foi en islam. Ayoub a attendu longtemps avant de s’adresser à Dieu en lui disant « Je suis affligé d’un mal et tu es le plus miséricordieux des miséricordieux… », Allah lui dit : « Frappe du pied, voilà une eau fraîche qui jaillit pour te laver et pour boire » (Sourate XXXVIII ; verset 42).

La patience se dit sabr en arabe. Elle fait en sorte de rendre synonyme deux états opposés : l’épreuve et la grâce.

Durant le pèlerinage à la Mecque, le mot le plus prononcé par les gens est « As sabr » ; autrement dit, ne t’énerve pas, reviens à Dieu et accepte ce qui arrive. Les peuples tunisien et égyptien ont accepté longtemps ce que leurs despotes leur infligeaient comme humiliations et souffrances. Aujourd’hui, leur patience a explosé.


Par ailleurs, l’équivalence entre la souffrance assumée, acceptée et l’état de grâce offert par la force de la foi, est rare. C’est pour cela que l’enquête romanesque d’Assouline nous emmène vers des territoires où lorsque tout bascule dans une vie, il ne reste plus que l’image, la voix, la présence, l’ombre d’un Job. Pierre Assouline avoue être né à seize ans « avec Job pour invisible parrain ». C’était le jour de la mort de son frère ainé. Cruelle et insupportable frappe du destin. Dieu s’éloigne. Il se tait, s’absente chez un adolescent qui ne sait où aller avec son chagrin, ni que faire de sa douleur incommensurable. Il mettra longtemps avant d’arriver au seuil de la demeure imaginaire où se tient un Job silencieux. Ce qu’en religion on appelle le repentir, dans la vie temporelle, on le nomme culpabilité, mot galvaudé et qui a perdu de son tranchant.

Ce qui est passionnant dans le livre d’Assouline, c’est la manière dont la recherche de ce prophète de la souffrance consentie et de la patience, aboutit à nos vies. Quand un frère ainé et un père meurent en nous, que nous reste-t-il ? La folie ou la prière. La rage ou l’abandon à la grâce. Une façon peut-être tortueuse d’arriver à Dieu quand on a cru à sa mort (ceux qui sont passés par les camps d’extermination en savent quelque chose) et qu’on a pris l’habitude de tourner le dos à la spiritualité au point de sombrer dans la vacuité, le néant et même le Mal.

Ainsi la patience est non seulement une endurance silencieuse, mais aussi une persévérance dans l’être de la souffrance avec en plus une soumission à l’être supérieur.

Ecrire est une marche longue et incertaine dans le silence et la nuit. Pierre Assouline a écrit des biographies, des romans, des enquêtes. Autant de tentatives pour enfin se libérer d’un secret pesant des tonnes. Une libération inquiète cependant. Cela fait quarante ans qu’il marche dans le sillage des ténèbres. « Un écrivain ne comprend ce qui lui arrive que lorsqu’il l’écrit », dit Assouline. Comme Joseph K. Job ne comprend pas ce qui lui arrive. Alors il fait l’apprentissage de l’attente, la longue et dure attente dans la gratuité absolue, dans le silence et la soumission le rapprochant de celui qui lui a infligé une épreuve impitoyable.

Nous sommes tous un jour ou l’autre passés par cet état. Certains s’agitent, luttent puis tombent de fatigue. D’autres apprennent à accepter et ne se soustraient à aucune souffrance. Ce sont des saints. Or le monde est peuplé de gens non recommandables. Quant aux saints, il faudra emprunter à Diogène sa lampe pour aller à leur recherche. « Vies de Job » est une de ces lampes qui nous montre le chemin mais ne nous donne pas de solution.

(1) Vies de Job ; Gallimard.