Réponses à Micro Mega à propos du « cas » Berlusconi.

Par Tahar Ben Jelloun

31.01.2011
 

1—Ce qui se passe en Italie depuis une vingtaine d’années ne ressemble pas à la situation des autres pays européens ; Berlusconi est un phénomène illustrant le concept de « société de spectacle » que le philosophe français Guy Debord avait décrite dans les années 60. La démocratie en tant que système politique a ses limites et ses failles. B. a compris comment utiliser les failles de ce système en passant par la maîtrise de la télévision et d’autres médias et aussi en étant lui-même l’acteur (comique ou dramatique) de cette utilisation. On ne peut même pas dire qu’il est de droite, il est avant tout opportuniste, méprisant les principes et les valeurs. Il est profiteur comme un directeur de cirque qui tient ses employés par la carotte et par l’illusion. Il ne respecte rien et pense qu’en étant populiste, démagogue et fantaisiste, il va plaire aux foules. Il y parvient, car il fait descendre la politique au niveau du caniveau et les citoyens qui ont été déçus par la gauche ou même par une certaine droite, se trouvent confortés dans leurs sentiments.

B. est une image, impeccable, maquillée, tirée à quatre épingles. Il est l’image qui passe à la télé. C’est pour ça que lorsqu’il apparaît dans la vie, il imite son image télévisuelle. A la limite, B. n’existe pas. Son image travaille pour lui. Certains italiens se reconnaissent en lui et l’approuvent. Ce n’est pas par hasard qu’il a commencé sa carrière en étant chanteur sur des bateaux de touristes. Aucune contagion n’est à craindre, car il est unique, et on voit mal les Allemands applaudir à un chancelier qui truque les lois, qui est poursuivi pour corruption etc.

2—C’est normal que B. s’allie avec La ligue du Nord. Pas par sympathie pour son leader, mais parce que le discours de cette ligue rejoint la comédie que B se joue et joue aux italiens. Il s’était bien allié avec Cracsi, le « socialiste ». B. voit d’abord son intérêt immédiat ; l’intérêt national, il s’en moque. Il peut promettre des lois et ne pas respecter ses promesses, cela ne l’empêchera pas de dormir ni d’aller faire des partouzes avec ses amis et en être fier.

En France, il n’y a pas de formation qui ressemble à la Ligue. Mais nous avons le Front national qui reprend les idées de la Ligue concernant les étrangers, l’islam, l’immigration etc.

Le gouvernement de B. est lui-même sous le charme de ce charlatan. Certains ministres croient lui faire plaisir en prenant des décisions racistes. Mais le racisme est là, il suffit parfois de le chercher pour le trouver ; on peut le susciter, l’encourager et le développer. C’est ce qu’a fait le Front national en France. Quand B. plaisante sur la couleur de la peau de la famille Obama, il sait ce qu’il fait, il rappelle qu’il est blanc et qu’il n’aime trop les autres couleurs de peau. Il parle à l’inconscient collectif ; il le flatte.

3—Les Italiens sont dans une fascination face à B. D’autres sont dans le dégoût, parce qu’il dégrade la scène politique. B. a du savoir faire, il sait comment aller dans le sens du vent populiste. En face, la gauche est divisée, a perdu de sa crédibilité, car pour battre un voyou, il faut parfois avoir les armes du voyou. Or on ne peut pas battre B. par la démocratie. Il se joue de la démocratie, la détourne, la contourne, la falsifie et ça marche. Il a promis tant de choses qu’il n’a pas réalisées : la réforme de la justice, le problème de la santé, de l’éducation. Il promet, promet et se moque pas mal de ne pas tenir ses promesses ; Il fait des lois taillées spécialement pour lui. Il se moque des Italiens et le pire est qu’une grande partie parmi eux revote pour lui. C’est un jeu. C’est du spectacle. Et les affaires de mœurs ne dérangent pas son électorat. Ce n’est pas sur ce plan qu’il faut l’attaquer, mais sur le plan strictement politique et judiciaire. On s’en fout qu’il couche avec des prostituées. C’est sa vie privée. Si elles sont mineures, c’est à la justice de faire son travail.

4—Hélas l’opposition parlementaire de gauche est incapable de libérer le pays de B. Il faudra une révolution à la tunisienne pour que B. s’en aille. Les méthodes classiques ne fonctionnent pas. La gauche devra parler et travailler avec les citoyens pour libérer le pays, fonctionner comme si l’Italie était occupée par une armée de clowns dangereux et appeler les gens à avoir le sens civique le plus élevé possible. Il faudra un rassemblement de toutes les forces vives de la nation et avoir assez d’imagination pour renverser la « dictature douce » de B. Les intellectuels, les syndicalistes, les mouvements citoyens ne peuvent rien s’ils n’ont pas un programme commun, scientifiquement établi pour débarrasser l’Italie de ce mauvais comédien qui profite de tout et reste impuni. Il faudra sortir des chemins de contestation classique. Avoir de l’imagination, inventer de nouvelles manières d’agir et de réagir. Il faudra se mettre au travail et cesser de se lamenter. B. a des failles et des faiblesses dans son système. Faut les exploiter.