Régression et pas le moindre signe d’impertinence

Par Tahar Ben Jelloun

15.01.2011
 

 

Du fait de faire partie de l’Académie Goncourt, je lis beaucoup la littérature française contemporaine. C’est une chance, chaque été, en lisant quasiment un livre tous les deux jours, d’avoir ainsi une vue panoramique de la production littéraire d’une saison. Ce que je remarque c’est que les éditeurs français publient trop de livres et pas toujours des livres dont la nécessité, l’originalité s’imposent. Il y a un manque de pertinence, d’audace et de folie créatrice dans la plupart de ces romans. C’est souvent des livres qu’on lit agréablement et dont il ne reste rien après. C’est rageant, surtout quand l’auteur est jeune. Or nous vivons dans une société qui est hachurée de failles, d’injustices, des inégalités flagrantes, nous vivons une époque du cynisme et du paraître, une époque où les imposteurs en tout genre paradent dans les médias, où les fausses valeurs triomphent de la vérité. Tout cela devrait avoir au moins une conséquence positive : des créateurs qui s’expriment, des écrivains en colère, des imaginations rebelles, des volontés de tout bouleverser. Le mouvement surréaliste n’est-il pas né d’une époque où la vie était irrespirable. Aujourd’hui, la société française est en pleine régression. La recherche est abandonnée par l’Etat, l’éducation est vouée aux improvisations, le capital et le libéralisme sauvage sont admirés. Et les pauvres, le nombre des laissés pour compte ne cesse d’augmenter.

La douleur du monde nous regarde. La France n’y échappe pas. Les produits des nouvelles technologies encombrent les foyers. On confond l’outil avec ses fins, on pense penser quand on a entre les mains un de ces appareils fantastiques qui en vérité est un pur produit du spectacle. Internet est une invention magique, extraordinaire mais aussi diabolique. Tout dépend comment on l’aborde et ce qu’on en fait. Je ne suis pas de ceux qui condamnent cette révolution de la communication. Mais je reste vigilant. La technique a pris le dessus sur l’âme, sur l’esprit, sur le fond de nos pensées, de notre univers intime. Nous sommes manipulés par la technique, et nous sommes contents !

C’est pour cela que nous sommes quelques uns à espérer l’émergence d’une nouvelle littérature, une nouvelle façon de dire le monde, d’aller au-delà du visible et de révéler ce qui a été abimé ou dissimulé par la technologie. En fait, un écrivain c’est d’abord un style et un univers. C’est vite dit, mais c’est très rare de tomber sur un écrivain qui allie les deux. Comme disait Céline, un écrivain qui a du style, il y en a un ou deux par siècle. Et Jean Genet disait de son côté derrière toute œuvre il y a un drame.

Les drames ne manquent pas. Ce sont les écrivains qui manquent parce qu’ils ne savent pas mettre à profit ces drames pour nous dire le monde et ses douleurs.

Alors comment secouer tout cela ? Comment faire émerger du talent chez ceux et celles qui sont tentés par l’écriture ? Le problème c’est que contrairement à la musique, où personne ne peut s’improviser pianiste et jouer en public, tout le monde est capable de noircir des centaines de pages et même de trouver un éditeur. Tout le monde écrit, et il y a si peu d’écrivains. Comment leur dire que l’impertinence est un devoir, une chance, un destin ? Comment les sortir de leur confort, même malheureux, et être dans la nudité absolue d’un âme blessée comme celle d’un Genet ou d’un Céline ?

Evidemment, il y a la littérature qui pleure, qui froisse les tissus du malheur ; cela donne au mieux un Houellebecq, quelqu’un qui a renoncé au style et qui profite de la douleur du monde pour remplir des pages.

En fait, il n’y a pas mieux que de revenir aux classiques. Pour écrire, il faut lire et relire, de grands poètes, des écrivains qui ont marqué les siècles. La source est là, pas dans le cirque qui tourne en rond dans une société qui a avalé tout désir de s’indigner et de révolter. Il n’y a pas de littérature sage, conciliante. Le bonheur n’a pas besoin de littérature. Alors plongez-vous dans les œuvres essentielles ne serait-ce que du XXème siècle et lisez, lisez.