Dignité

Par Tahar Ben jelloun.

04.02.2011
 

C’est durant les révolutions et la résistance que les poètes sont visités par le souffle fort de la création. Après la Tunisie qui est en train d’installer une nouvelle façon de vivre et de travailler, l’Egypte bouleverse toutes les données qui faisaient du monde arabe un bloc maudit, voué aux dictatures et à la régression. Mais certains écrivains ont passé leur vie à dénoncer cette malédiction. Le poète est forcément visionnaire, pas un voyant, mais il sent ce qui doit absolument changer. Les dictateurs feraient bien de lire les poètes. Mais au fond ils les méprisent jusqu’au jour où la résistance populaire devient elle-même une sorte de poème comme on le voit en ce moment dans les rues égyptiennes.

Aujourd’hui, on parle d’un immense mur de Berlin qui tombe. Oui, plusieurs murs, plusieurs tabous, plusieurs blocages. On pense aux poètes qui ont raison avant tout le monde : on pense au russe Vladimir Maïakovski, au turc Nazim Hikmet, au palestinien Mahmoud darwish, à l’irakien Chaker Essayab à l’égyptien Chawki et à bien d’autres voix qui s’étaient élevées le siècle dernier pour dire l’intolérable, le besoin vital de la liberté et de la justice.

L’Egypte est le plus grand pays arabe. Longtemps, il a été le phare essentiel de la culture et de la civilisation arabes. Mais peu à peu, sous la pression des militaires, avec les blessures de plusieurs guerres avec Israël, avec l’émergence d’un islamisme rétrograde, ce grand pays est devenu le territoire des échecs et des défaites : un régime militaro-policier basé sur la corruption, le favoritisme et l’arbitraire s’est installé avec la complicité de l’Amérique, d’Israël et de l’Europe. Parce que c’est un pays stratégique, l’Occident se devait de l’aider et de ne pas le critiquer. Tout le monde savait ce qui se passait dans les commissariats ; la presse internationale (comme en Tunisie) décrivait la répression dont étaient victimes les gens du peuple, les laissés pour compte, les oubliés, ceux qui subissaient les injustices et ne pouvaient pas s’exprimer ni se défendre. Un exemple récent : le 5 janvier dernier, à Alexandrie, Sayed Bilal, un homme de 32 ans, marié, sa femme attendait un enfant, a été convoqué par la police sans raison. Il a été torturé à mort ; son corps fut déposé devant l’hôpital de la ville. Sa famille accourue a pris des photos du corps torturé et a déposé plainte. Voilà que la police menace la famille et l’oblige à retirer sa plainte. Bilal est mort sans avoir rien fait d’illégal. Mort pour l’exemple. C’est ainsi que la police de Moubarak agissait. Quelques jours après des centaines de milliers de citoyens sortirent dans les rues des principales villes du pays dire « Basta » et surtout que Moubarak et sa clique s’en aillent.

La nature a ses lois. Tôt ou tard, les dictatures produisent leur contre poison. Ce qui arrive en ce moment en Egypte et qui menace d’autre pays de la région, est naturel. Il n’y a pas eu de complot, pas d’intervention étrangère. Seulement la dignité de l’homme qui s’est réveillée. Assez de l’injustice, de l’arrogance d’un système policier et tortionnaire. Il y a trois ans, un mouvement égyptien a été créé sous le nom de « Kifaya » (Basta). Des gens manifestèrent. La police a fait des arrestations et a tout réprimé. Mais quand c’est trop, c’est trop !

Ce qui est étrange c’est Barak Obama qui s’inquiète du sort de Moubarak. Il est vrai que c’est avec cet homme que l’Occident négocie afin qu’Israël ne soit pas dérangé. Le gouvernement égyptien n’a-t-il pas fermé la frontière avec Gaza pour que les Palestiniens de Hamas ne reçoivent pas d’aide humanitaire ?

Avec la chute de Moubarak, c’est la fin d’une époque où les peuples arabes étaient humiliés par leurs dirigeants. A présent, même si d’autres peuples ne sortent pas dans la rue, on sait que les dirigeants ne peuvent plus se permettre d’agir en toute impunité. La leçon tunisienne et égyptienne est en train de faire sérieusement réfléchir ceux qui ont considéré que leur peuple ne mérite pas la démocratie. Non seulement les murs tombent mais la peur change de camp.