Les salauds meurent dans leur lit

Par Tahar Ben Jelloun

28.01.2011
 

Nous avons tous fais un jour l’erreur de croire que le démon, celui qui fait du mal et de la haine sa passion et son métier, a un visage hideux, avec un œil au milieu du front, une grimace à la place de la bouche et le nez en trompe poilue. Comme le souligne Cioran dans Précis de décomposition : « Invoquer le diable, c’est colorer par un reste de théologie une excitation équivoque, que notre fierté refuse d’accepter comme telle. » Le démon est une personne ordinaire. Rien de particulier ne s’affiche sur son apparence physique. Il peut être votre collaborateur, votre chef de service ou simplement votre voisin de palier. Il faut du temps, de l’expérience et le fait d’avoir été une de ses victimes pour déceler dans le fond de ses yeux ce liquide jaunâtre qui trahit la bile que sécrète son âme. La bile qui alimente les manigances en vue de prendre par la force ce qui ne lui appartient pas, pour usurper le travail et le mérite des autres et éclater de rire quand il a triomphé de tout le monde, surtout de la justice et du droit.

Il faut dire que l’imagerie davantage cinématographique que littéraire nous a longtemps mené en bateau. Voir par exemple le film de Victor Fleming « Dr Jekyll and Mr. Hyde » (1941) joué par Spencer Tracy et Ingrid Bergman qui nous révèle grâce à une excellente mise en scène comment le Bien se transforme en Mal chez la même personne, sauf que la laideur physique est allié au Mal.

J.P. Sartre a consacré quelques pages lumineuses à celui qu’il désigne par le terme « salaud ». On a pris l’habitude de dire que « les salauds iront en enfer », que « la justice divine sera impitoyable avec eux », mais si nous écartons cet espoir, sorte de lâcheté de notre part, il faut bien reconnaître que souvent, trop souvent les salauds vivent longtemps et meurent dans leur lit. Si on prend les exemples de l’Histoire du siècle dernier, nous n’avons que l’embarras du choix, entre Staline, Franco et Pinochet. Quelques exceptions cependant, Hitler se suicide et Mussolini est pendu comme Saddam Hussein. Mais si nous restons dans la sphère de notre vie quotidienne, privée, nous constatons que les salauds sont légions et ne prennent plus de précaution pour sauver la face. L’époque les a rendu arrogants et les a même banalisés (voir les préjugés racistes qui contournent la loi et s’affichent sans crainte).

Je suis persuadé (je n’ai pas de preuve scientifique ), que le démon, du fait qu’il a mis une pierre à la place du cœur, du fait qu’il fait le Mal avec délectation, se protège et prolonge la vie de ses organes vitaux. Il avale calmement le temps et repousse le moment de la mort avec une fermeté qui intimide la maladie. Face au Mal, on est démuni. Comme le souligne Georges Bataille : pour « Le faible : « il n’y a pas de mal, tout est pur et la science en donne la raison. »

La sensibilité, la bonté, abiment nos cellules, brisent nos os et accueillent volontiers la maladie puis la mort. Dans « Tandis que j’agonise », William Faulkner constate impuissant : « …la douleur et le désespoir des os qui s’ouvrent, la dure graine qui enserre les entrailles violées des événements ».

L’époque est avec les tricheurs, les imposteurs, les corrompus et corrupteurs, les usurpateurs et falsificateurs, ceux qui sont devenus puissants par l’argent facile et non par la vertu humanitaire. Regardez autour de vous : Berlusconi se maintient au pouvoir en piétinant les valeurs de la démocratie. Il ne s’en cache même pas. Il devient, au pays de la mafia, l’exemple et l’image à reproduire. Les hommes se vendent et on peut les acheter, acheter leur vote, leur conscience, leur morale dont ils se dépouillent volontairement parce que c’est ainsi, le Bien, le Droit, la Justice ne sont plus rentables, ne sont plus de mise dans un monde où la brutalité frappe quotidiennement les plus démunis.

Alors que faire ? Pleurer et prier ? Que faire face au démon qui est, comme écrit Cioran « dans le brasier du sang, dans l’amertume de chaque cellule, dans le frissonnement des nerfs, dans ces prières à rebours qui exhalent la haine partout où il fait de l’horreur, son confort. »

Rester droit dans ses bottes. Défendre plus que jamais les valeurs de probité, de justice et d’intégrité. De toute façon, on ne s’improvise pas démon. On le devient parce qu’on a pris des cours du soir pour apprendre à voler et violer l’intelligence des gens de bien. Vous trouverez dans les prisons plus de petits voleurs que de grands escrocs, de véritables administrateurs du vol planifié, programmé. Escrocs en tous genres : du simple détournement des biens des autres que de la complicité avec les mafias du monde.

Que de fausses valeurs encombrent les écrans des télévisions ! Des plagiaires condamnés continuent de venir nous expliquer le monde dans des émissions honorables ; des brigands de haut vol dont personne n’a réussi à prouver les méfaits sont admirés et invités à nous narguer en nous dispensant de larges sourires. Des gens qui n’écrivent pas leurs livres continuent de faire illusion. Leurs noms brillent dans le ciel de la société du spectacle ; leurs nègres se taisent (il faut bien vivre) et de ce fait les protègent. La vie est ainsi représentée en playback et personne ne trouve rien à redire. De temps en temps, quelqu’un hurle. On le prend pour fou. Ce qui est par ailleurs grave c’est que certains médias font bien leur travail, font des enquêtes sérieuses, débusquent le faux derrière des masques, le dénoncent ; certains vont plus loin et écrivent des livres avec des documents irréfutables à l’appui. Mais la machine continue de tourner. On dirait que la dénonciation fait partie du tout et que le faussaire l’a prévu dans son plan. Le fait que cela ne serve à rien, décourage les bonnes volontés et alimentent le désespoir commun.

Le démon est en nous. Il s’est installé. C’est ce que nous disent certains philosophes. A nous de le savoir et de l’expulser de nos entrailles quel qu’en soit le prix. Sinon, nous ne serions que « des pantins bourrés de globules rouges pour enfanter l’histoire et ses grimaces » (Cioran).