Tahar Ben Jelloun : "J’ai connu la panique, la solitude"

Journal Du Dimanche - L'ENTRETIEN - L’auteur du Bonheur conjugal, Tahar Ben Jelloun aborde, dans un récit, le cancer de la prostate. En librairie le 2 janvier.

2013
 

François Hollande aurait-il dû rendre public son opération bénigne de la prostate de février 2011 ?
Il n'était même pas candidat à la présidentielle à l'époque, il n'avait donc aucune raison de le claironner sur tous les toits. Aujourd'hui, en tant que responsable, il doit mieux informer sur sa santé. Le précédent de François Mitterrand nous a fait surréagir. François Mitterrand a été élu en mai, son cancer de la prostate aurait été détecté en octobre. Il a eu le choix entre l'ablation et le traitement. Le traitement induit un risque mortel, s'il y a récidive. Il a choisi le traitement. Il disait : "J'ai envie de continuer à faire l'amour." Son cancer s'est métastasé. Il a beaucoup souffert.

Le corps médical conseille de ne pas révéler au public la maladie.
On ne peut pas empêcher les peurs profondes de maladie et de mort des gens. L'identification avec le malade se fait immédiatement. Le regard change. On ne perçoit plus le malade qu'à travers la maladie et la mort et, surtout, on l'évite. Dans Un très grand amour (Gallimard, 2010), Franz-Olivier Giesbert raconte que sa femme l'a quitté à la suite de son cancer de la prostate.

Quelle est la part autobiographique de L'Ablation?
Tout est véridique. C'est un récit et non un roman. Je raconte l'histoire d'un ami ayant subi l'ablation de la prostate. Je me suis mis dans sa tête. Le Pr François Desgrandchamps, chef du service d'urologie à l'hôpital Saint-Louis à Paris, m'a incité à écrire sur le cancer de la prostate. Il reçoit des femmes et des enfants de patients qui ont subi l'ablation de la prostate. Ils sont désemparés. Le livre est, aussi, pour eux. Je n'ai pas subi l'ablation de la prostate, car le cancer a été pris à temps. J'ai choisi la curiethérapie. L'intervention consiste à implanter, dans la prostate, des grains d'iode 125. Si le Pr Desgrandchamps m'avait conseillé l'ablation de la prostate, je l'aurais écouté. Je me démultiplie donc entre l'expérience d'un ami et ma propre expérience. Je ne sais plus ce qui m'appartient et ce qui lui appartient. J'ai fait un travail d'observateur, de psychanalyste, d'enquêteur. J'ai passé des journées entières dans les couloirs de l'hôpital Saint-Louis.

Est-ce particulièrement difficile de parler du cancer de la prostate?
Le cancer de la prostate touche à deux tabous : la maladie et la sexualité. Le ton de L'Ablation est volontairement cru. Un écrivain ne doit pas biaiser la réalité. J'ai voulu dire la vérité, comme dans un roman. On se souvient de la première phrase de Mars (1976) de Fritz Zorn : "J'ai aussi le cancer." Il faut avoir en tête qu'à l'époque on ne parlait pas de "cancer" mais de "longue maladie". Le cancer n'est pourtant pas contagieux. On n'en est pas responsable, mais on ne peut s'empêcher de se poser la question : "Qu'ai-je fait pour mériter ça ?"

Vous montrez, aux antipodes du témoignage de la ministre Dominique Bertinotti, que le cancer est un séisme.
Je me souviens parfaitement de la première fois où le Pr Desgrandchamps m'a dit : "Il y a quelque chose que je n'aime pas." Je me suis retrouvé avec le programme en main : toucher rectal, échographie, biopsie, IRM... J'ai passé une nuit atroce. Je me demandais si l'on me cachait la gravité de mon état. Dès l'annonce des examens, la question de la mort a surgi. J'ai commencé à mettre de l'ordre dans mes affaires. J'ai connu des moments de panique avant de commencer le traitement. J'en ai parlé autour de moi, mais avec légèreté pour n'affoler personne. On est absolument seul dans la maladie. Il faut savoir vivre cette solitude pour qu'elle ne devienne pas un puits sans fond. On se retrouve en tête à tête avec la peur de souffrir. Il n'y a pas d'échappatoire. On ne peut en vouloir à personne. J'ai aussi fait de la radiothérapie. On n'éprouve rien sur le coup, mais on sent après les perturbations dans tout le corps. Les choses sont aujourd'hui rentrées dans l'ordre. J'ai un contrôle tous les six mois. Je vis avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, car il peut y avoir des complications terribles. J'ai choisi de ne pas y penser. On s'habitue à tout.

L'Ablation est un récit sur la honte. Vous évoquez l'incontinence et l'impuissance : l'achat de couches, l'odeur de l'urine, les piqûres dans le pénis…
J'ai voulu montrer que le courage, la pudeur, la honte n'avaient pas lieu d'être quand on tombait malade. Mon père aurait été incapable de se faire ausculter pour des raisons culturelles et générationnelles. La pudeur n'a pourtant pas sa place ici. La médecine est, avant tout, dans l'efficacité. Les examens sont durs, au début, puis on s'y fait. On s'en fout, très vite. Le cancer n'est pas, non plus, une affaire de courage. J'ai accompagné un ami pour sa deuxième IRM. Je l'ai vu en sortir décomposé. On ne doit pas nier que ce sont des épreuves. Dans Un très grand amour, Franz-Olivier Giesbert n'entre pas dans les détails. Il ne raconte pas un dixième de ce qu'il a vécu. J'ai décidé de tout dire, car je veux briser les tabous entourant le cancer de la prostate.

L'épreuve vous a-t-elle changé?
Je me suis dit : "Je suis dans le tas !" Huit hommes sur dix ont des problèmes de prostate après 60 ans. Je me suis pris en pleine figure une leçon d'humilité et de vérité. Si j'ai un message à faire passer, c'est bien celui-là : quand on ne peut pas changer le cours des choses, il faut faire l'effort de l'accepter. Le Pr Desgrandchamps m'a déconseillé de parler de cette épreuve de manière directe. Des amis vont s'éloigner, des regards vont s'alourdir. Je n'ai pas connu de défection. J'ai exorcisé mes peurs dans L'Ablation. Mais j'ai choisi de me mettre dans la tête d'un ami et de raconter les aspects les plus noirs du cancer de la prostate.

Avec un écrivain, tout finit dans un livre.
J'ai besoin d'écrire la vie pour surmonter les épreuves de la vie. Je crois en la littérature ; elle touche les gens. Ils ont besoin d'avoir un miroir, dans lequel ils se voient, tout en restant à l'extérieur. Je n'aurais jamais pu écrire un tel livre si je n'étais pas aussi passé par là. J'ai connu la panique, la peur, la solitude. Mais sans le recours à une certaine forme d'imagination, je n'aurais jamais pu aller aussi loin dans la vérité. La fiction est là où je me cache.

L'Ablation pose une question : une vie sans sexualité vaut-elle la peine d'être vécue?
La peur de l'impuissance hante tout homme ayant des problèmes de prostate. Je me suis posé la question à moi-même : "Que se passera-t-il si, demain, je n'ai plus d'érection ?" Je vais aimer plus et mieux les femmes, car je n'aurai pas besoin d'être dans la séduction. J'ai vécu l'abstinence à 22 ans, durant dix-neuf mois, dans une prison militaire au Maroc. Je me souviens de ne pas avoir eu une seule érection. Je connais donc l'absence totale de libido et je ne la crains pas. Une vie sans sexualité me semble possible. Vieillir consiste à accepter la défaite. Un homme de 75 ans doit-il mettre une prothèse de la verge pour continuer à faire l'amour?

Que répondez-vous à ceux qui disent ne pas vouloir lire de livres sombres?
Je ne peux pas passer mon temps à écrire de belles histoires d'amour. Je fais de la littérature et non du marketing. J'aimerais que L'Ablation soit lu pour que la réalité du cancer de la prostate soit connue. Ne pas savoir les choses n'empêche pas qu'elles surviennent et ne prépare pas à les affronter. Le déni de réalité ne mène nulle part. Il faut regarder la vie en face. La maladie nous concerne tous. Je veux banaliser la réalité du cancer. J'ai choisi de ne rien enjoliver. J'ai tenu à tout nommer, avec une extrême précision. Il faut sortir de la honte et de la pudeur quand on parle du cancer.

L'Ablation, Gallimard, 144 p., 14,90 euros (en librairie le 2 janvier).

Marie-Laure Delorme - Le Journal du Dimanche

lundi 09 décembre 2013