Les mots crus d'une réalité mal vécue

Article paru le 20/01/2014 dans le quotidien La Libre Belgique   • Tahar Ben Jelloun brise, sur l'ablation de la prostate, un silence lourd de conséquences.   • Car l'obscurantisme ne sert jamais à rien.

2014
 

Conteur d'histoires, Tahar Ben Jelloun n'écrit jamais pour ne rien dire. Se voulant observateur de la société - celle du Maroc d'où il est originaire, celle de France où il vit généralement, il s'attache à en dénoncer les failles et les dérives. Il pose les questions qui dérangent tout en y insufflant volontiers son goût très oriental pour la poésie et le merveilleux. Si son dernier livre, "L'ablation", ne déroge pas à sa manière d'ébranler les certitudes comme les ignorances, il ne s'y trouve, cette fois, pas le moindre lyrisme. On est dans une réalité qui ne s'autorise aucune édulcoration. Rien n'est esquivé d'une maladie que l'on commence à oser regarder en face tout en l'appelant par son nom qui fait toujours peur : le cancer. Mais tous les cancers ne sont pas égaux et ne se vivent et ne se disent pas de la même façon. Le cancer de la prostate dont il est ici question a des répercussions physiques et psychologiques qui mettent à épreuve. En parler les yeux ouverts, c'est en accepter les mots concrets, crus, impudiques qui font mal.

Dans sa préface, Ben Jelloun explique qu'il a répondu au souhait d'un ami lui demandant d'écrire pour lui et au désir de l'urologue qui le soignait et estimait la vérité utile à la prévention de la maladie mais aussi à la compréhension de l'entourage souvent désemparé du patient. A partir de là, l'écrivain a choisi de tout dire, mais on sent bien qu'il a lui-même été impliqué dans des faits et des sentiments qu'il décrit avec une étonnante justesse. A l'écoute des autres dans ses fréquentations de l'hôpital, il vit de l'intérieur leurs démarches, leurs réactions, leurs peurs. Et si le romancier en lui ne désarme pas tout à fait d'une narration qu'il veut attractive, l'écrivain entend faire oeuvre précise et documentée.

Le récit commence allègrement par une déclaration plutôt insolite sous sa plume : "Depuis que je ne baise plus, je me sens plus libre et j'aime de plus en plus les femmes". L'optimisme de cette envolée montre toutefois rapidement ses limites. "Depuis que je ne fais plus l'amour, je me contente de mes souvenirs." La blessure est là et, pour certains, le drame. Brimé dans sa sexualité, un homme se sent inutile dans son corps, dans son esprit, dans sa vie même. Et l'humiliation qu'il en éprouve est la conséquence de ce qui est le moteur de ce livre document : la mutilation par l'ablation d'une prostate soignée à un stade trop avancé de la maladie.

Les premiers signes. Ou, parfois, le hasard. Les examens pénibles, éprouvants. La décision à prendre en connaissance des risques : la mort proche ou une vie frustrée. L'intervention. Les sondes. Le manque de l'organe enlevé. La solitude. L'isolement aussi : on fait peur aux autres. Le chagrin. La honte de se sentir désormais impuissant. Mais la honte aussi des séquelles que sont l'incontinence soudaine, le besoin de consulter un guérisseur grotesque, les rêves érotiques, l'aveu dans le flux d'une vie reconquise à la jolie femme qui dit aimer mais ne comprend pas nécessairement ce que l'on éprouve.

Fallait-il tout dire ? Fallait-il ce prosaïsme ? Du point de vue choisi par Ben Jelloun, oui. Mais à chacun de répondre selon ses jauges. Tout n'est pas dramatique dans ce récit qui souligne que l'obscurantisme ne sert jamais à rien et qu'il vaut mieux devancer la maladie et ses conséquences que les subir. Tout n'y est pas désespéré non plus, la vision d'une autre vie que celle du sexe faisant écho à toute tentation de découragement. Voir que restent le désir, les sentiments, le toucher, le goût... La vie. "Le temps sera mon ami. Je
 serai clément avec lui." A condition de ne pas s'obstiner à ressasser ce qui n'est plus.

Monique Verdussen

L'ablation Tahar Ben Jelloun
Gallimard /130 pp., env. 15 €