La culture contre Daech

Par Tahar Ben Jelloun

2015
 

En janvier ils ont voulu assassiner la liberté d’écrire, de dessiner, d’imaginer, de rire et d’inventer. Le 13 novembre, ils se sont attaqués à notre mode de vie, au sport, au rock, à la musique en général, à l’amitié entre pots, au plaisir de manger et boire ensemble, à la jeunesse qui sourit à la vie.

La mort est leur métier, leur passion, leur identité.

Ils ont troqué l’instinct de vie contre celui de la haine et de la mort. Eux, ils sont déjà morts. Ils ne ressentent rien, ni la peur ni la honte.

Comment lutter contre ces porteurs de malheur ? Contre Dracula, on opposait la croix. Contre ces massacreurs, on ne peut opposer que la culture, la beauté, la magie des émotions face à une œuvre d’art, la légèreté, la finesse, la gratuité d’un geste, d’une danse où le corps se plie avec tant d’élégance à la musique, au bruit heureux du monde, à la lumière des âmes généreuses et solidaires.

Ecrire, peindre, jouer de la musique, monter sur une scène et imaginer Roméo ou Phèdre, les faire vivre par la grâce du jeu et de la fantaisie.

Relire « Moby Dick » ou « Robinson Crusoe », lire Kafka et Giono, entrer dans l’univers complexe et fou d’Italo Calvino, suivre les obsession de Modiano ou partir avec Le Clézio sans se demander où il nous emmène, tendre la main et prendre le premier livre qui penche vers nous, l’ouvrir et lire, lire jusqu’à la fatigue, la belle fatigue d’avoir été plein d’images et de mots. Et puis ne pas oublier « Don Quichotte » qui est toujours partant pour n’importe quelle aventure. Le soir, ouvrir une des mille et une nuits et entendre la voix douce de la jeune et belle Shahrazade, mettre sa tête sur ses genoux et se laisser emporter par ses contes. Et puis il y a la poésie, toute la poésie depuis Virgile, depuis Homère. Plus près de nous toute la poésie de Mahmoud Darwich ou de Abu Nawas.

La nuit, écouter Maria Yudina jouer le Concerto 23 de Mozart. Penser à la vie de cette pianiste, juive convertie à l’orthodoxie, elle prenait des libertés avec ce qu’elle jouait, lisait en cachette Pasternak (il était interdit). Ecouter ensuite Maria Grinberg jouer l’intégrale des sonates de Bethoven, en particulier l’apassionata (la 13). Ecouter le silence laissé par la musique, moment doux et mystérieux. S’endormir en se laissant bercer par ce silence.

Le lendemain, marcher dans la rue, regarder l’hiver s’installer doucement sur Paris, s’arrêter devant les monuments qu’on ne regarde jamais assez. Entrer dans un café et boire un crème ou une orange pressée, lire le journal posé sur le zinc, non, pas cette fois-ci, il ne faut pas le toucher, les informations nous envahissent de partout, alors ce matin là, on regarde ailleurs. Mais quelques photos vous rattrapent et là, impossible de contenir son chagrin. Les larmes coulent. Des visages de jeunes gens heureux, amoureux, insouciants, des sourires et des éclats de lumière, tout cela n’existe plus. Ces visages sont à présent éteints, froissés, rendus à la poussière. Tu les imagines entassés dans une morgue. Et tu vois, tu entends des cris de douleur.

Tu repenses à Matisse et à son bleu. Tu repasses dans la tête les soleils de Van Gogh. Tu entends Miles Davis, puis John Coltrane, tous fendant le ciel par la rage de leur musique, leur souffle, leur vie.

Tu marches dans la ville. Paris essaie de faire semblant que la vie continue. Elle doit continuer et toi, tu ne sais où déposer tant de chagrin, parce que des salauds ont eu du plaisir à verser le sang d’innocents.