Que peut la littérature ?

Par Tahar Ben Jelloun. Discours de Berlin : discours qui sera prononcé pour l'ouverture officielle du Festival International de littérature de Berlin, le 7 septembre ; ce texte a été traduit en dix langues et sera distribué durant le festival.

2011
 

Honoré de Balzac écrit dans « Petites misères de la vie conjugale » : « Il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations ». Ces derniers temps, l’écrivain a été particulièrement sollicité par les turbulences du monde, des espérances minées par la douleur du monde. Il n’a même plus la peine de fouiller les caves de la mémoire de telle ou telle société. Tout est remonté à la surface. Il n’a qu’à écouter, observer puis écrire. Ces turbulences se sont emparé de son imaginaire ; il a été appelé pour accompagner, la plume à la main, ce qu’on a appelé un peu trop vite « le printemps arabe » qui a commencé par ce que des journalistes en mal de slogans ont désigné par « la révolution du jasmin » vu qu’en Tunisie, cette fleur agréable est symbole d’hospitalité. Quant au mot révolution, je crois qu’il a été utilisé de manière abusive et impropre. Je reviendrai plus loin sur ces concepts.

Des situations où tout un peuple se soulève ne peuvent laisser un écrivain indifférent à moins qu’il soit si préoccupé par son nombril qu’il ne remarque pas que le feu s’est déclaré à côté dans le but d’expulser hors du pays des dictateurs dont l’illégitimité n’a d’égale que leur impunité et leur longévité.

Certains écrivains sont à l’écoute de leur égo, cela peut donner un chef d’œuvre quand on est Marcel Proust ; rares sont ceux qui, en se prenant pour le personnage de leur propre roman parviennent à nous intéresser et à nous émerveiller. Quand le monde déborde de souffrances, le malheur privé de l’écrivain devient indécent, c’est une goutte d’eau dans l’immensité des tragédies dont l’humanité est capable. On a le droit d’écrire sur soi, de se confesser, de faire comme on dit de « l’auto-fiction » et de tourner le dos au monde qui grouille, vit et meurt. Cette littérature a sa place dans les rayons des librairies, mais ce n’est pas celle que j’estime ni celle que j’écris, même si je sais que tout part de soi en passant cependant par les autres. Un peu d’humilité est nécessaire et même utile à l’ambition littéraire.


D’autres sont à l’écoute de leur peuple. Ce mot de « peuple » est de moins en moins utilisé. On parle de population, de communauté. Mais il se trouve que lorsqu’on est issu des pays du Sud, le terme de peuple a encore toute son importance et résonne en nous avec force. Etre à l’écoute c’est être disponible pour rapporter les paroles et traduire les silences de ceux et celles qui espèrent et attendent que quelqu’un surgisse de la nuit pour dire leurs souffrances et leur devenir.

Un jour, le grand poète algérien Kateb Yacine (1929-1989), revenant après plusieurs années d’exil dans son village natal, va au café ; un des vieux habitués le reconnaît et lui dit : « tu dis tu es écrivain ? Alors assieds toi et écoute moi ». Ecrire c’est d’abord écouter. Ecrire c’est être le traducteur de l’invisible, ce mystère des âmes que seul le poète, le créateur est parfois capable de saisir et tant pis s’il se trompe ou exagère.

Un écrivain est un témoin, témoin vigilant et parfois actif. Il ne regarde pas le monde, il l’observe et parfois le scrute pour l’écrire en suivant ses intuitions, en pénétrant dans les arcanes de son imaginaire. Ecrire le monde est une façon de tenter de le comprendre un peu. Nous savons que l’intelligence est d’abord l’incompréhension du monde. Je cite Henri Bergson : « L’intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie ». Il faut croire au mystère et craindre la raison. Il faut aussi se méfier de celui qui affirme avoir tout compris et qui vous livre des explications sur mesure. Celui-là c’est un fanatique, un dogmatique, car il n’a que des certitudes et ceux qui ne doutent pas sont dangereux pour la santé de la société. Ils sont aussi dangereux pour la littérature, car écrire c’est aussi douter, douter en permanence, savoir que la vérité est ronde, qu’elle nous échappe ou nous pousse vers l’illusion, la vérité se fait souvent ombre, plane au-dessus de nos têtes et nous écrase par sa lumière quand elle éclate. Herman Melville écrit à ce propos : « La vérité exprimée sans compromis a toujours les bords déchiquetés ». Evidemment, compromis et vérité s’excluent totalement. Mais souvent le règne des compromis est plus fort, plus présent dans le commerce des hommes que celui de la vérité. Chaque jour nous révèle combien le mensonge, la fraude, la corruption et même le crime sont fréquents au point où la démocratie en tant que système du vivre ensemble est non seulement dépassée mais trahie, maquillée, détournée. L’écrivain ne cesse de fouiller cette pathologie sociale et politique. Il découvre que la littérature a des limites et qu’un livre, même excellent, pèse peu de poids face à la Mafia, face à la grande misère politique. Alors la vérité, dite par les enfants et les poètes, soulage nos humeurs mais ne gène en rien le commerce du vol et de la décadence.


Douter est une approche du réel. Douter et imaginer. Douter et inventer. Le roman n’est pas autre chose qu’un processus d’invention où des personnages naissent et meurent sous la plume du romancier. La crédibilité interne du roman n’est pas celle du réel.

Sans épouser entièrement l’aveu de Paul Celan qui dit « Je n’ai jamais écrit une ligne qui n’aurait pas eu à voir avec mon existence », je peux avancer l’idée que nous écrivons à partir de la nuit qui nous gouverne et que derrière l’aube se cache un drame parfois inavouable. L’écriture devient alors une aventure où il nous est recommandé de choisir entre le chagrin et le néant. Comme William Faulkner je choisis le chagrin car je suis certain, malgré toutes les réticences que nous sommes en droit d’avoir à propos de l’humanité, c’est l’homme qui l’emportera. Je choisis délibérément d’être optimiste sans me faire d’illusion sur ce dont est capable l’homme surtout dans sa capacité de détruire la planète et d’égorger son voisin.

Il s’agit d’écrire et de parler à partir de ce qui est au-delà de ce que nous voyons, ce que Faulkner appelle « le sein du temps » qu’il décrit ainsi dans « Tandis que j’agonise » : « La douleur et le désespoir des os qui s’ouvrent, la dure gaine qui enserre les entrailles violées des événements ».

L’homme est d’abord un rat pour l’homme. Mais la victime ne perd pas vraiment, car quoiqu’il arrive, comme dit Montaigne, « chaque homme porte la marque de toute la condition humaine ». Etablir notre liberté est un des objectifs de l’écriture. On n’écrit pas impunément ni pour passer le temps, ni pour faire plaisir aux puissants, aux princes et aux présidents.

Le roman, quand il est écrit avec sincérité et talent, doit porter en lui un dessein humain. Il est porteur de témoignage, d’émotions et aussi de mémoire. Chaque livre apporte à sa manière sa pierre à l’édifice de la mémoire du monde. Evidemment je désigne les grands romans, ceux qui nous ont aidé à vivre et nous ont permis de grandir comme « Don Quichotte de la Mancha » de Cervantès, comme « les mille et une nuits » un livre aux auteurs anonymes étalé sur plusieurs siècles et plusieurs continents, comme « Ulyss » de James Joyce, comme « la recherche du temps perdu » de Marcel Proust, comme « Voyage au bout de la nuit » de Céline, comme « Journal du voleur » de Jean Genet ou enfin « la montagne magique » de Thomas Mann. Ajoutons à ce panthéon les grands poètes, ceux qui ont illuminé cette humanité dont souvent la médiocrité ou la cruauté sont si flagrantes qu’on ne sait quoi faire ni quoi penser.


Notre besoin de justice est inconsolable.


Je reviens au printemps et au jasmin accolé à la révolution. L’écrivain ne peut pas se permettre de se tromper en nommant les faits et les choses. Il est de son devoir d’être précis et de ne pas nommer une révolte révolution.


Ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte fin 2010, début 2011, c’est une révolte, pas une révolution. Révolte est ici synonyme de colère, d’exaspération, de refus radical de vivre dans l’indignité. Certains journalistes n’ont pas le souci de la précision des mots. Ils aiment les slogans, les expressions faciles à retenir. On a parlé de « révolution de jasmin » à propos de la Tunisie. C’est jolie, le jasmin. Mais une révolution c’est autre chose, ce n’est pas pique-nique un jour ensoleillé, ni un déjeuner sur l’herbe dans la belle tradition romantique ; non que je veuille minimiser l’importance historique des événements en Tunisie ou en Egypte. Mais la colère n’est pas une idéologie, c’est une réaction physique, une manifestation qui dit l’intolérable. Derrière les millions de manifestants, il n’y avait ni parti politique, ni leader, ni programme. Difficile de faire autrement.

Nietzsche a écrit une phrase qui aurait pu figurer parmi les dix commandements et que l’islam ne renierait pas. C’est étrange d’associer ce philosophe à des textes religieux, et pourtant cette phrase que j’aime souvent citer est essentielle : « Le plus important, c’est d’épargner à tout homme la honte » (le Gai savoir). Le malheur fait que certains dirigeants ne peuvent gouverner qu’en humiliant leur peuple. Humilier c’est faire honte aux plus faibles, c’est les écraser par le mépris et considérer que ce ne sont pas des citoyens mais des sujets dont on dispose à sa guise. Lorsque Ben Ali, sous prétexte de lutter contre le terrorisme d’obédience islamique, a donné l’ordre à sa police d’arrêter tous les opposants, de les torturer et même de les faire disparaître (ce que son collègue Moubarak a fait aussi avec la même impunité), nous nous trouvons au-delà de la honte, nous sommes dans le crime. Quand le crime se généralise et les humiliations n’épargnent personne parmi les pauvres, nous sommes en barbarie. La réponse du peuple a mis du temps à sortir, mais une fois dans la rue, le peuple a fait de sa colère contenue longtemps le moteur, la dynamique de sa révolte.


Comment écrire une révolte en cours ?

Faut-il attendre ou bien participer à ce qui se passe en écrivant, décrivant, démystifiant, expliquant ? Ecrire sur le vif c’est prendre le risque de se tromper, mais pour ma part, je ne voulais pas rester les bras croisés. J’ai été au départ très ému par la détermination des manifestants tunisiens. J’ai été bouleversé comme beaucoup de gens par le geste sacrificiel de Mohamed Bouazizi. Je me suis mis à écrire des articles puis je me suis enfermé et décidai de raconter. Je me suis emparé du cas de Bouazizi et j’ai écrit un texte littéraire, bref, sans adjectifs, sans fioritures. Je voulais un texte sec, direct, comme une évidence. J’avais en tête les images inoubliables du film de Vittorio De Sica « Le voleur de bicyclette », un chef d’œuvre du néo-réalisme italien qui a valeur universelle.

J’ai imaginé dans « Par le feu » les semaines, les jours qui ont précédé son immolation par le feu le 17 décembre 2010. Ce qui m’a intéressé dans cet acte hautement symbolique et tragique à la fois, c’est ce qui avait derrière, ce qui l’avait préparé. Comment un homme en arrive-t-il à se supprimer de la sorte dans un pays où le suicide par le feu n’a aucune tradition ? d’autant plus que l’islam, comme les autres religions monothéistes, interdit le suicide.

L’écriture devient un moindre mal. On écrit parce qu’on ne peut pas agir sur la réalité. On la transfigure, on l’imite espérant nous approcher de ce qu’elle transporte.

La période la plus fertile, la plus belle de la poésie française du XXè siècle a été l’époque de la résistance contre l’occupation. C’est durant ces nuits et ces journées noires que René Char, Paul Eluard, Louis Aragon, Pierre Emmanuel et d’autres ont écrit les plus belles pages de la poésie française contemporaine.

Devant la tragédie de la guerre ou des révoltes qui se sont soldées par des centaines de morts, les mots sortent de leur hangar en désordre, avec passion, et accompagnent ceux qui partent et ceux qui restent avec le chagrin et le deuil.


Le vent de ces révoltes s’est essoufflé ; en Lybie et en Syrie comme au Yémen et à Bahrein, les manifestants ont été accueillis par la mitraille. Des milliers de morts. Et l’impuissance du monde. L’impuissance encore plus évidente de la littérature. Face à des monstres comme Kadhafi ou Bachar el Assad dont le père Hafez el Assad s’était illustré en 1982 par le massacre de la population de la petite ville Hama (20 000 morts et le silence planétaire), ces monstres écrasent tout ce qui se met en travers de leur chemin. Ils tuent et savent que s’ils ne tuent pas ils seront tués.

Poursuivis pour crimes contre l’humanité, ils ne risquent pas de se retrouver un jour dans un tribunal. Peut-être que leurs peuples parviendront un jour à les arrêter et à les juger. Mais pour le moment, nous assistons à des massacres annoncés et nous sommes impuissants. Mais que peut la littérature ? Pas grand chose. Le silence et la résignation ne sont pas de mise. On peut prendre le risque de crier dans le désert et refuser de se taire. Peut-être que les mots, les paroles ne rendront pas les souffrances moins lourdes, peut-être même que le souvenir écrit deviendra cruel. Mais il faut écrire, dire, imaginer, dénoncer, crier ; faire tout cela avec exigence, avec rigueur, car il s’agit d’hommes et de femmes qu’on assassine, il s’agit de familles endeuillées, brisées, il s’agit du chagrin immense qui étreint les âmes.


André Malraux, cité par Jorge Semprun écrit : « Je cherche la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité ». Je pense que le Mal absolu n’a pas besoin d’avoir une âme. Il est absolu justement parce qu’il est privé d’âme. C’est dans ce constat que la littérature puise ses ressources. Je cite enfin Jean Genet : « On n’est pas artiste sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé ». la littérature est là, non point pour réparer ou soigner, mais juste pour être là, pour nous donner l’illusion que nous sommes maîtres de notre destin, ce qui est évidemment faux et de toute façon hautement improbable.


L’écrivain est témoin de son époque. Je ne cesse de le constater, mais cela dépend aussi de l’époque et du travail qu’entreprend l’écrivain. Témoigner ne suffit pas, du moins d’après ma conception du rôle de l’écrivain. Il faut aller au-delà et traduire avec audace ce qu’on ne voit pas. Le poète est celui qui voit la vérité alors que tout est fait pour qu’elle soit noyée dans le bruit, le brouillard et les apparences. Peut-être que la poésie est plus apte à nous dire le monde mais combien de poètes comptons-nous dans un siècle ? Le problème est là. Il en va de la poésie comme de la philosophie. Tous les jours nous voyons apparaître dans notre société du spectacle des « philosophes » ; il y eut même ceux qui se sont présentés à nous comme des « nouveaux philosophes » comme si le fait de penser et d’inventer une méthode (un discours de la méthode) dépendrait d’une mode ou d’une vague qu’on dirait nouvelle. Tout cela n’est pas sérieux.

Le dernier grand philosophe est à ma connaissance Heidegger. Tous ceux qui sont venus après sont des apprentis-philosophes dont l’importance n’est pas à négliger, je pense à Habermas, à Michel Foucault, à Jacques Derrida ou à Gilles Deleuse.

Il en va de la philosophie comme de la poésie. Une pensée sans compromis, sans concession et qui, bien au-delà du présent, nous redit le monde depuis Aristote et Platon.

Quand l’histoire se met à avancer à grandes enjambées, quand elle nous surprend et nous ramène à notre horizon bien modeste, l’imaginaire entre en scène. Le roman devient nécessaire, non pas pour expliquer le monde, mais pour accompagner le temps de l’histoire.


Ecrire. Certains écrivent pour ne pas devenir fous, d’autres par faiblesse, d’autres comme Beckett parce qu’ils ne sont « bons qu’à ça », d’autres comme Faulkner parce qu’ils sont passionnés « par l’obscurité équivoque et dérisoire du monde », et puis il y en a qui écrivent parce qu’ils sont inconsolables et qu’ils se perdent dans le hangar des mots. Certains croient pouvoir changer l’homme. Mais Spinoza nous a prévenu il y a si longtemps : « Tout être tend à persévérer dans son être ». Et Notre ami Thomas Bernhard nous l’a dit et redit avant de nous quitter : « Aucun écrivain n’a jamais changé la société. Tous les écrivains ont échoué. Il n’y a jamais eu que des écrivains qui ont échoué. »

Le savoir nous renforce. Il n’y a pas pire écrivain que celui qui prétend le contraire. Ce n’est pas pour cela qu’il faut cesser d’écrire. Au contraire, plus que jamais, il faut écrire et tout faire pour écrire de belles choses, des choses fortes, même si l’humanité a tendance à s’installer dans le paraître, dans la médiocrité et dans la laideur. Il arrive cependant que de temps en temps, cette humanité nous étonne et nous émeuve. C’est ce qui s’est passé durant ce printemps arabe qui se poursuit avec le sang des innocents que des armées libyennes et syriennes font couler quotidiennement sous le regard impuissant du reste du monde.

La condition humaine est au centre de la création littéraire. Il s’agit de s’y attacher, de suivre ses séismes, d’y repérer les traces d’espérance et d’écrire. Il se trouve qu’en ce moment c’est le crime contre cette humanité qui doit entrer en littérature. Les assassins ont toujours existé et nombreux sont ceux qui meurent dans leur lit. Le romancier n’a pas à entrer dans ces considérations. Il écrit parce que c’est son devoir d’écrire et si c’est possible avec le maximum de sincérité et ultime espoir, avec du talent.


Tahar Benjelloun

Tanger 1er août 2011