Toile du 13 novembre

2015
 

J’étais en train de peindre vendredi 13 novembre. J’aime contrarier la grisaille en étalant sur la toile des couleurs vives, de la lumière et aussi de la joie. Comme si je devais m’excuser d’écrire sur la solitude, sur le racisme et la bêtise humaine, je prends le parti de l’optimisme et du bonheur.

Ce vendredi soir, alors que je mélangeais du bleu et du blanc, j’entendis les nouvelles  à la radio. Stupeur. La toile était presque terminée. Elle devait représenter la danse. Des signes de plusieurs couleurs claires et heureuses se rencontrent et s’échangent sur fond blanc et bleu. Il m’était impossible de me concentrer.  Je me suis emparé d’une bouteille d’encre de Chine et l’ai versée rageusement sur la toile comme si je voulais l’effacer, la nier, la renier. Ensuite je me suis rendu compte que ce noir est la couleur du chagrin, pas le petit chagrin de la vie quotidienne, mais celui d’une tragédie. Toutes ces vies jeunes et belles si brutalement interrompues m’ont obsédé durant plusieurs jours. J’ai pleuré lorsqu’un journal télévisé a montré quelques photos de victimes. Puis j’entendais tout le temps les sonneries de centaines de téléphones qui restaient sans réponse, des téléphones qui vibraient en même temps que le bruit des balles.

Ma toile est devenue un témoin de mon désarroi, de ma grande tristesse et d’un désespoir qui nous mine tous.

Je voudrais partager le peu de lumière échappée au flot noir. Et dire avec des oiseaux de couleurs et de lumière que la vie est plus forte que cet instinct de mort véhiculé  par des individus déjà morts, ayant déjà renoncé à l’humanité et qui sont là, tapis dans le malheur dont ils nourrissent leur saloperie de vie. Car c’est à la vie qu’ils se sont attaqués le vendredi 13 novembre, à la vie, à la fête, à l’amour et à l’amitié.

TBJ