Dans la tête de Saddam

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

Comme dans le film « dans la tête de John Malkowitch », j’ai réussi à pénétrer dans la tête de Saddam la veille de sa présentation au tribunal irakien. Ce que j’y ai découvert est encore plus effrayant que ce que ce dictateur a pu faire subir

« Ma tête est lourde. Mon esprit n’arrive pas à sortir de cette pièce. Il m’est impossible d’imaginer ce qui se passe dehors. En fait il ne se passe rien. Des gens tuent. Des gens meurent. Et la vie continue. Mais moi est- ce que je continue ? Je pense, mais mes pensées tournent sur elles-mêmes et viennent buter contre la paroi de mon crâne. Ma tête a grandi. Elle s’est vidée et pourtant elle est lourde. Je refuse de regarder en arrière. C’est une torture que mes ennemis souhaitent que je pratique dans ma solitude. Non, je n’ai pas été, je n’ai jamais été, je suis Saddam, l’homme trahi, l’homme qui a toujours voulu le bien de son peuple, celui qui a pris des risques pour que l’Irak soit digne, fier et prospère. Ils veulent me juger ! Mais qu’ai-je fait de mal ? Qu’a fait Saddam pour se retrouver aujourd’hui entre quatre murs ? Que me reproche-t-on ? D’avoir dit la vérité ? D’avoir défié les potentats koweitiens ? Mais tous les Arabes pensent comme moi mais aucun de leurs dirigeants n’a le courage de passer aux actes. Moi, je l’ai fait, au lieu de me soutenir et de me féliciter, on s’est ligué contre moi et on a fait de moi l’ennemi le plus effroyable du monde, quant à mon peuple, on l’a affamé et ruiné. Mais le peuple m’aimait. On dit qu’il me craignait, mais en vérité il m’admirait. On dit que j’ai profité de l’embargo ! Evidemment j’en ai profité et l’ai utilisé ; ils n’avaient qu’à ne pas nous l’imposer. Des centaines de milliers d’enfants sont morts à cause de cet embargo. Je le savais, je laissais faire pour montrer combien l’Occident est barbare !

Le 16 mars 1988, le jour où j’ai donné l’ordre de gazer les Kurdes à Halabja, je ne faisais que répondre au désir secret des Irakiens et éventuellement des Turcs ; j’anticipais leur désir. J’ai été le serviteur fidèle de mon peuple. Tiens, j’entends des gens rire. Qui est là ? Pourquoi ce rire ? Je ne plaisante pas. Mais les Kurdes menaçaient l’unité du pays. Ils projetaient de casser le pays, je les ai cassé avant. C’est tout. Quand on dirige un pays, on n’a pas d’état d’âme. C’est ma force, ma vérité. Je ne connais pas le doute, l’hésitation. Quand il faut trancher, je tranche. C’est exactement ce qu’avait fait en 1982 mon voisin et frère-ennemi, Hafez El Assad qui avait envoyé des avions à Hama où étaient réunis quelques milliers d’opposants islamistes. En une nuit, il avait réglé le problème. Il avait tué autant que moi et pourtant on ne l’a pas inquiété, lui. Et le frère Kadhafi ? Il a été accusé d’avoir posé des bombes dans des avions civiles ; il a payé les familles des victimes et on lui a tout pardonné.

Je n’ai jamais rien entrepris d’important sans que mes amis américains, allemands et français aient été mis au courant. La guerre contre l’Iran ? Les Américains m’ont donné le feu vert et m’ont vendu des tonnes d’armes. Le gaz et les avions avec lesquels j’ai gazé Halabja, proviennent des usines françaises et allemandes. L’invasion du Koweit ? L’ambassadeur américain était d’accord. Alors quoi ? Je ne suis plus bon ? Je suis devenu l’ennemi de l’humanité ? Ils veulent me juger pour « crimes contre l’humanité » ! Mais quelle humanité ? Je suis une victime, un homme trahi, un bouc émissaire. J’ai tué de mes propres mains des opposants. C’est du courage, ça ! Les autres dirigeants arabes, ils font disparaître leurs opposants puis demandent à la police de les rechercher. Moi, je suis franc. Je ne suis ni un démocrate, ni un naîf . L’homme est mauvais. Le pouvoir de la force est le seul qu’il comprenne. Croyez-moi, je connais l’âme humaine, je sais comment elle est faite et de quoi est-elle capable.

Les irakiens sont durs et aiment avoir un dirigeant dur. C’est notre histoire, depuis la fin de la monarchie, une fin réglée à l’irakienne, c’est-à-dire dans le sang. Je suis innocent, je suis une victime de la duplicité américaine. Mon procès ne sera pas équitable. Pour qu’il le soit, il faudra juger tous les dirigeants arabes, Bush père et fils, les Nations-Unies, Chalabi, Allaoui, des morts et des vivants, tout le monde, tout le monde… »



Saddam s’est mis à hurler, réclamant une arme pour tuer ceux qui l’ont trahi. Il a les yeux pleins de rage. Il bave, tombe par terre et s’agite comme s’il avait une crise d’épilepsie. Il délire. La folie s’est emparé de lui.

En quittant cette tête j’avais de la nausée et du dégoût. J’eus envie de vomir. Telle est la malédiction qui s’est abattu sur cette région du monde où les dictatures se suivent et donnent naissance à des monstres qui s’activent pour que les Arabes s’installent pour longtemps dans la décadence et la misère.