Retour de Libye

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

J’ai beaucoup hésité avant d’accepter l’invitation de l’institut culturel français de Tripoli. Je ne connaissais pas la Libye et les tribulations politiques de Kadhafi ne me donnaient nullement envie de faire le voyage. Mais un écrivain doit être curieux et aller sur place. Après un séjour de cinq jours, je pense avoir moins de préjugés et davantage d’informations.

Dès que je suis arrivé j’ai remarqué l’extraordinaire nonchalance de la police des frontières. Les agents sont nombreux mais seul un guichet est ouvert. Les contrôles sont longs. De l’aéroport au centre ville, une première chose m’a frappé : pas de panneaux publicitaires, ou bien si, que des panneaux qui vantent la philosophie, l’action et le culte du Guide, l’unique, le seul homme qui sait où est le bien et où est la mal, Muammar Kadhafi.

A l’hôtel, on retient mon passeport, je l’aurai le jour de mon départ. La ville, tracée par des urbanistes italiens, est étendue. L’ancienne ville est sale, elle tourne le dos à la mer. Le ramassage des poubelles ne se fait pas de manière efficace. Pour une ville sur la Méditerranée, je constate qu’il y a peu de cafés. Les rares lieux où on peut boire un thé ou une limonade sont peu accueillants. L’alcool est strictement interdit. Pas de femmes dans les cafés. Elles portent toutes un foulard sur la tête. Elles ne sont pas pour autant des « sœurs musulmanes ». Ici, très vite le Guide a réglé le problème de l’islamisme, à sa manière. Pas un seul intégriste qui ose lever la tête. Il n’y a pas d’opposition. Des opposants doivent exister mais ne s’expriment pas.

Les libyens sont des musulmans observants mais pas fanatiques. Un exemple, j’étais dans une boutique qui vend des vêtements importés d’Italie. Une cassette faisait entendre un disque de Ben Harper. Tout d’un coup, le jeune vendeur éteint le lecteur de cassettes, et à la place, on entend l’appel à la prière. A la fin de cet appel, il remet le disque du chanteur américain.

Ici, les femmes se voilent par tradition, par habitude. Personne ne les oblige à s’habiller ainsi. Ce qui est certain, c’est que la Libye ne veut pas suivre l’exemple de la libération de la femme telle qu’elle existe en Europe.

Les libyens sont persuadés d’avoir le meilleur système politique et social du monde, d’avoir même inventé « la vraie démocratie ». Cela fait 34 ans qu’on leur dit que la démocratie à l’occidental n’est qu’un leurre, qu’elle ne peut pas être appliquée à un peuple arabe et musulman. Ils sont convaincus que la démocratie des congrès nationaux, ou des quartiers est la véritable voie par laquelle s’exprime la volonté populaire. On a diabolisé l’Occident. Voilà qu’aujourd’hui, Kadhafi tombe dans les bras des Américains, se dit définitivement déçu par les Arabes, s’apprête à ouvrir son pays au libéralisme et à cet Occident qu’il n’a cessé de critiquer et de refuser. Il a reçu récemment Tony Blair, alors que l’affaire de la femme policière, Mme Fletcher, tuée en 1984 devant l’ambassade de Libye à Londres n’est pas résolue. Les Américains cherchent un grand terrain pour construire leur prochaine ambassade. Au mois de mars dernier, Jacques Chirac a reçu Seif Al Islam, l’un des fils de Kadhafi. Le premier ministre libyen commence le 17 avril une visite officielle en France. Quant à l’Italie, c’est un vieux partenaire avec lequel la Libye entretient des relations ambivalentes. Le fait que sur les billets de 10 Dinars figure le portrait d’Umar Al Mukhtar, un résistant pendu en 1931 par Graziani, le vice gouverneur de Benghazi, n’est pas sans importance.

Tout le travail de Kadhafi a été de doter son pays d’institutions originales qui tournent le dos à celles de l’Occident. Du coup, le pays s’est enlisé dans un isolement qui lui a été très néfaste, et cela bien avant l’embargo. Même aujourd’hui, il est impossible de trouver des journaux étrangers.

Certes, tous les produits de première nécessité sont subventionnés par l’Etat (un sac de 50 kg de sucre vaut 6 dinars (un Euro = 1,7 dinar) ; il en est de même de la farine, du lait, de l’huile, et même de l’essence (l’eau est plus chère que l’essence). Les maisons appartiennent à ceux qui l’habitent. Il a résolu le problème de l’eau en faisant des travaux immenses sur une nappe souterraine dans le sud du pays couvrant les besoins en eau potable de toute la population.

Avec ces subventions, le salaire moyen du libyen n’est pas élevé (autour de 250 din). Ce qui fait que presque tous les libyens ont deux métiers. En plus de leur poste de fonctionnaire, certains font du commerce. Colonel le matin, restaurateur le soir. Professeur d’université la journée, bijoutier le soir. Etc.

Pourquoi ce besoin d’argent ? Tous répondent : « pour pouvoir se marier ! », car il faut apporter à la future épouse une dote d’au moins un kilo et demi d’or ; la règle serait 2 kilos d’or. C’est une tradition très ancrée dans les mentalités. Une question d’honneur.

Mais ce pays riche (en revenus pétroliers : quelques 25 milliards de dollars par an), donne l’impression d’un pays très modeste, voire pauvre. En tout cas, pas de richesses étalées. Les routes sont correctes, mais les maisons et immeubles sont en mauvais état. On remarque beaucoup de constructions inachevées et abandonnées. Il n’existe pas de voies ferrées. Le parc des voitures est médiocre. Les gens sont serviables, hospitaliers, apaisés. Pas de colère, pas de violence. Ils sont résignés ou bien satisfaits de cette vie ramenée à un niveau plat. Il règne une sécurité dont rêverait l’Occident. Il faut dire que le pays est très contrôlé. Partout on vous observe, on vous regarde. C’est un Etat policier formé sur le modèle des anciens pays de l’Est, avec plusieurs services de renseignement.

Il m’est arrivé deux incidents lors de mon séjour : le premièr concerne une conférence que j’ai donnée au Centre du Livre Vert, haut lieu du culte kadhafien. Là j’ai parlé durant une heure de la modernité dans le monde arabe. J’ai fait l’éloge de la reconnaissance de l’individu, de la maîtrise du temps, du respect du pluralisme, des droits de l’homme et en particulier ceux de la femme. Le débat qui a suivi a été une suite d’interventions véhémentes de personnalités du pouvoir m’accusant d’être l’agent de l’Occident, de la culture permissive d’une société (je cite de mémoire) « qui autorise le mariage des homosexuels, cultive la pornographie et dénude la femme tout en votant une loi pour de jeune filles musulmanes qui se couvrent les cheveux ! ». Rarement j’ai entendu des propos qui ont autant déformé ma pensée, et pourtant les intervenants se relayaient pour dénoncer mon discours et surtout pour ne pas apparaître comme des « traîtres » à leur propre idéologie. Ils se surveillent entre eux. Surtout pas d’initiative, pas de contestation.

Le lendemain, j’ai été invité à une émission en direct à la télévision. Le matin, un responsable français de l’institut réclame mon passeport et celui de ma femme pour que nous puissions être enregistrés et passer le contrôle à l’entrée de la télé. Le soir, après plusieurs vérifications, un agent refuse que ma femme m’accompagne en donnant comme raison qu’elle n’a pas été enregistrée. Je refuse de faire l’émission, je proteste et demande à la voiture officielle de nous ramener à l’hôtel. Durant le retour, le chauffeur équipé d’un téléphone mobile (ce qui est assez rare en Libye) fut assailli par les dirigeants de la chaîne qui tentèrent de me faire changer d’avis. Je maintins mon refus, mais l’incident a été largement commenté dans les milieux politiques.

Cela pour dire que ce pays vit dans un autre monde, dans une bulle où tout ce qui vient de l’étranger est suspect. Les gens n’ont pas les mêmes références, ni les mêmes repères. Ils sont braves et gentils mais déphasés. C’est un pays qui est resté trop longtemps fermé sur lui-même. Pourtant les libyens ont de plus en plus besoin de main d’œuvre immigrée. Les Africains et les Arabes –considérés par le Guide comme des frères—n’ont pas besoin de visas pour entrer en Libye ni de carte de séjour et de travail. On sait qu’ils sont nombreux et des libyens établissent une échelle de sympathie : la palme du rejet revient aux Africains, particulièrement les Nigérians. En 1999, une ratonnade a eu lieu dans les quartiers où ils vivent, soldés par plusieurs morts. Le racisme libyen s’exprime par le fait qu’ils appellent les Africains « abid » (esclaves). Ensuite ce sont les Egyptiens qui sont mal vus. Une vieille histoire de voisinage et d’union ratée.

Après l’entrée des Américains en Irak, Kadhafi a compris qu’il fallait « racheter » la place de la Libye dans le monde. Il ne voulait pas subir le sort réservé aux « Etats voyous ». D’où les négociations pour indemniser les familles des victimes de l’attentat de Lokherbie. Il existe dans les traditions libyennes une coutume pour laver l’honneur ; c’est ce qu’on appelle « le prix du sang ». Quand quelqu’un tue une personne, avant que la justice ne s’en mêle, les deux familles se réunissent et débattent du « prix du sang ». Pendant ce temps-là, l’assassin est en prison où il est protégé de la vendetta. Généralement, les vieux parviennent à un accord. A partir de là, la parole est donnée et la vendetta n’a pas lieu. C’est ce que les libyens ont essayé de faire avec les Américains et les Français. Pour les Américains ce sont des indemnités punitives. Les Libyens n’ont jamais reconnu officiellement leur responsabilité dans ces attentats. C’est une association caritative « Adaoua Islamya » dirigée par un des fils de Kadhafi qui paye les 2,7 milliards de dollars aux américains et les 170 millions de dollars aux familles françaises. Après cela Kadhafi espère que les Américains retirent la Libye de la liste noire des pays soutenant le terrorisme. Pour le moment, le pays s’essaie à l’ouverture. Finie l’époque où le Guide interdisait l’enseignement des langues étrangères, où les passeports des étrangers devaient être écrits en arabe, où n’importe quel mouvement de libération trouvait accueil, soutien et financement. La Libye est en train d’apprendre la normalité. C’est un exercice difficile.