Talipot

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

Texte paru dans le magasine « Canopée » en février 2004

Pour Issa et Sarojini

Ne me demandez plus si je suis Français, Marocain ou talipot

Je ne serai pas centenaire pour fleurir dans le parc Pamplemousse

Ne me demandez plus pourquoi je n’écris pas en arabe ni comment suis-je devenu un palmier

Plus haut que les autres dans une île où les nuages embellissent les montagnes

Je suis et serai le même arbre inquiet aux fruits amers

J’ai cru que l’île me ramènerait à la maison

On m’a dit qu’elle me donnerait l’enfance et l’oubli

Jusqu’à laver la peau et la mémoire

Comment vous dire l’amitié brûlée et l’œil abusé ?

Ne me réclamez plus la soudure fraternelle

Car des remparts se sont écroulés et ma demeure est fragile

J’ai longtemps observé un talipot

Sec et digne

Grand et humble

Ce n’est pas un palmier mais une statue aux racines fines

Je ne serai jamais cette plante que frôlent les nues

Inébranlable

Ni ce moineau au nez jaune qui sautille sur les nénuphars immenses

Alors où est ma liberté, moi l’homme au double fardeau ?

Pourquoi écrirai-je sur la solitude des pierres et des cœurs désertés ?

Que dirai-je à ma mère qui pleure mon absence alors que je suis à son chevet ?

Je lui dirai l’île et ses montagnes vertes

Je lui raconterai l’histoire du Morne Brabant et des esclaves qui se jetaient de son sommet

Je dessinerai des visages de toutes les couleurs et des sourires naturels

Je lui dirai : j’ai été là, loin de la maison, pour oublier et guérir la trahison

Pour gagner l’espoir des platanes et la confiance des oiseaux

Pourquoi avoir fait le pèlerinage des épices et des chants mêlés ?

Il a fallu marcher pieds nus sur la terre de Maurice

Pour laver la souillure

Sur cette terre j’ai l’ombre légère

Mes pensées ne butent plus contre la paroi de la colère

Je regarde l’Océan Indien et j’entends le vent me dire

Ce n’est que la poussière grise de la vie, ne t’arrête pas devant des rats mourants, va, marche

Sur la pierre, regarde l’horizon, sens les parfums de l’île, ne te retourne pas, avale les mots d’amertume,

Tu es talipot, haut dans le ciel

Alors je suis allé à Chamarelle et j’ai ouvert les yeux

Toute cette végétation pour mon désir

Pour m’emplir d’espoir et d’ivresse

Je suis allé dans le domaine du chasseur face à la montagne du Lion

Et j’ai vu la mer, une mousseline de lumière scintillante.

J’ai vu le soleil se pencher sur la chevelure touffue des forêts

Et des femmes endormies.


Tahar Ben Jelloun.

Maurice, 5 mai 2001.