Bleu

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

Bleu. Bleu comme le songe d’une nuit d’hiver, pesante et crispée. Ce n’est pas une couleur, c’est un sentiment, un champ qui se confond avec la mer. Pas l’océan atlantique ou pacifique. La mer ne peut être que la Méditerranée, apparemment calme et paisible. Réellement agitée de l’intérieur par des violences où le sang des hommes est généreux.

Bleu comme la parole donnée, la parole tenue sur la montagne, sous un cèdre ou des oliviers. Bleu comme l’attente de l’aimée, la femme rêvée. Le temps volé, le temps dans les plis clandestins.

Parole d’hommes qui n’ont pas besoin de parapher un bout de papier. Suffit le regard et la poignée de mains. Ce pacte invisible a la couleur bleue de l’âme apaisée.

Bleu comme la peur. Mais pourquoi associer cette teinte de la vie ouverte sur l’horizon à la peur, la frousse, la panique intérieure, la perte de repères, la perturbation des sens ?

Bleu comme la paresse, celle d’un enfant qui s’ennuie à l’école et dont on dit il est bleu en math, c’est-à-dire nul.

Et puis le désert vient s’insinuer dans cette aventure : il est le miroir couvert de sable d’un ciel où les étoiles abondent et où le bleu vire vers la nuit. Mais le désert est souvent une idée, un phantasme de citadin qui rêve d’espace et de silence mais qui ne sait pas que les dunes de sable sont le refuge d’insectes, d’animaux de toutes sortes et que la vie y est tumultueuse.

Alors il vaut mieux peindre la vie de bleu, pas pour mentir ou pour arranger les choses, mais pour rendre à la nature une partie de ses couleurs.

Comment s’y prendre ? Dégager le ciel de ses nuages accumulés au point de devenir obscurs. Vider le ciel de cet amas de grisaille en y envoyant une flèche en papier comme les enfants savent en fabriquer. L’eau qui descendra ira irriguer des espaces qui ont soif. Prendre ensuite une échelle, pas n’importe laquelle, mais une vraie échelle en papier d’écolier. La placer dans l’axe précis qui mènera la main vers le ciel du ciel. Il suffit de donner une première couche de bleu, le reste se fera bleu tout seul car c’est une couleur contagieuse. Il faut souffler dessus. Pas trop, car cela risque de la faire partir ailleurs ou la faire tomber dans la mer la plus proche.

Après le ciel, il faut penser à ramener le soleil. D’habitude, dès que le bleu s’installe, il rapplique. Il ne faut pas trop s’en approcher.

Quand on redescend sur terre, il faut prendre le temps de réfléchir, parce que là, des hommes surveillent nos faits et gestes. Ils s’habillent de gris, laissent pousser leur barbe, voilent leurs femmes et copulent tristement dans le noir. S’ils vous voient vous promener avec un sceau de peinture à la main, ils vous dénonceront comme colleur d’affiches en dehors de la période électorale puis comme voleur de nuit. Il est conseillé de planquer le pot de peinture dans un sac de voyageur. Une loi de 1857 interdit de peindre les murs de la ville en bleu. Cette loi avait été votée au moment où le bleu était le signe de ralliement des amants des femmes infidèles. Elle est depuis oubliée mais on ne sait jamais.

Intervenir de nuit ou mieux au petit matin. Faire semblant de nettoyer les murs où se sont accumulées des affiches publicitaires de mauvais goût où les femmes sont traitées comme des esclaves du sexe et de la séduction pour vendre des aspirateurs, des téléphones ou des chaussures fabriquées par des enfants du Bangladesh . Recouvrir de bleu ces affiches indécentes est une façon de protester.

Avec les arbres, il faut faire attention. Seuls certains fruits doivent être peints en bleu. Eviter les abricotiers et les cerisiers. En revanche, il ne faut rater aucun oranger. Pourquoi les orangers ? Simplement parce que la terre est bleue comme une orange.