Suis-je un écrivain arabe?

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

Suis-je un écrivain arabe ? Cette question, ce n’est pas moi qui me la pose. Ceux qui me demandent si je suis un écrivain arabe ne sont pas toujours malintentionnés. Ils ont raison de vouloir savoir où me classer, où me ranger. En général, ceux qui vous posent des questions à propos de votre identité sont de la police ou de la gendarmerie. L’identité n’est pas simple à établir. Etablir une identité c’est établir une adéquation entre le nom, le prénom et celui qui les porte. Mais en littérature, l’identité peut être trompeuse surtout quand on définit un écrivain par la langue qu’il parle et dans laquelle il écrit, la langue de la mère et du pays natal. La littérature arabe n’est faite que par des Arabes. La littérature allemande n’est faite que par des Allemands. Alors Kafka, ce tchèque qui travaillait à Prague, était allemand, puisqu’il n’a écrit qu’en allemand ! Et que dire de Samuel Beckett qui écrivait aussi bien en anglais qu’en français, de Nabokov qui écrivait en russe, en anglais et s’exprimait dans plusieurs langues dont le français ? Et que dire du grand poète Georges Chéhadé, né au Liban, qui a écrit les plus beaux poèmes de la langue française ? Et de Kateb Yacine, immense écrivain qui, dès le massacre de Sétif en 1945 dont il a été témoin, avait décidé d’entrer dans la gueule du loup pour exprimer sa haine de la colonisation et ses injustices cruelles ? Et Mohamed Khaïr Eddine qui a laissé une œuvre importante et qui a marqué au moins deux générations de Marocains. Lui trouvait avec humour et provocation une parade : je ne suis pas Arabe, je suis berbère, Marocain mais berbère.

La liste des écrivains qui sont nés dans une langue et qui ont choisi d’écrire dans une autre est longue. On connaît surtout les francophones. Mais il faut parler aussi des écrivains indiens, pakistanais et même japonais qui écrivent directement en anglais et qui sont considérés comme des écrivains à part entière. La différence entre les francophones et les anglophones c’est que les Anglais ou Américains ne passent pas leur temps à se demander si Arhundaty Roy, Salman Rushdie, Hanif Kureichi, Naipaul, Anita Nair sont des écrivains anglais ou indiens. Pour eux la question ne se pose pas. Ce sont des écrivains britanniques. Personne n’en fait un drame. On sait d’où ils viennent, l’univers dans lequel ils créent, sur ce quoi ils écrivent. Ils ne parlent presque que sur leur pays d’origine, mais le fait qu’ils écrivent en anglais, ils sont assimilés aux auteurs anglais de souche. Et que dire de l’historien d’origine japonaise Francis Fukuyama, l’auteur de « la fin de l’Histoire » ? Son lieu de naissance n’a jamais été évoqué pour déterminer l’identité de son essai.

Dans notre cas, celui des écrivains maghrébins d’expression française, le politique s’immisce dans la question et crée la polémique. Je me souviens que dans les années 60, au moment où Abdelatif Laabi publiait la revue Souffles, les attaques fusaient de partout. Les poètes autour de Laabi étaient assimilés à des « traîtres », à des rejetons du colonialisme. On cherchait à les culpabiliser, à les empêcher d’écrire. Pour certains, plutôt une page blanche, plutôt le silence que d’écrire en français dans un pays qui venait d’accéder à l’indépendance.

Nous avons souffert de ces réactions souvent acerbes, injustes et qui traduisaient un malaise certain dans la culture marocaine, culture vouée au multilinguisme. Il a fallu résister, continuer et surtout il a fallu lutter contre le doute, contre la fragilité qui minait notre être.

Certains comme Khaïr Eddine ont émigré en France. D’autres comme Nissaboury ou Laabi ont refusé l’exil. Malheureusement Laabi passera 8 ans de sa vie en prison, pas parce qu’il écrivait en français, mais pour ce qu’il pensait et écrivait. 8 ans de prison pour délit d’opinion, c’est une barbarie qui ne se reproduira plus dans ce pays en voie de démocratisation.

Je profite de cette occasion pour m’expliquer sur mon départ en France en septembre 1971 :

Après avoir passé 18 mois dans le camp disciplinaire d’El hajeb et d’Ahermemou entre juillet 1966 et janvier 1968, j’ai été nommé professeur de philosophie dans un lycée à Tétouan. En 1970 j’étais muté à Casablanca. L’année scolaire 70-71 a été une année pleine de trous. Des grèves d’élèves, des manifestations quasi quotidiennes ont perturbé de manière grave les cours. Un jour j’apprends par le journal de 13 h de la RTM que le général Oufkir a décidé d’arabiser l’enseignement de la philosophie à partir de la rentrée de septembre 1971. Un général qui se mêle de culture et d’enseignement, c’est pas bon signe. Ce qu’il voulait c’est rendre les textes jugés subversifs hors de portée des élèves marocains, lesquels devaient se contenter d’apprendre la pensée islamique.

Devant cette agression, j’ai décidé de quitter l’éducation nationale et j’ai tout fait pour reprendre mes études à la Sorbonne à Paris où je débarquai un 11 septembre, avec dans mon cartable une plaquette de poésie publiée par les éditions Atlantes que dirigeait Laabi plus un début de roman (Harrouda). Je compris que mon salut viendrait de l’écriture. Je compris que je ne pouvais m’en sortir que par la littérature. Tout en faisant des études de psychologie, tout en pratiquant dans un centre de médecine psycho-somatique à Paris, j’écrivais. J’écrivais tout le temps.

Pourquoi ne l’ai-je pas fait en arabe ? Parce que je ne maîtrisais pas cette langue au point d’en faire ma langue de création. Comme tous les gens de ma génération j’ai eu une formation bilingue. Très vite la langue de l’étranger a pris le dessus sur la langue de la mère. Au départ j’en faisais un jeu, je voulais prouver que j’étais capable de briller dans la langue du colon, mais c’était en même temps la langue de Voltaire, de Montaigne, de Genet, de Rimbaud etc. j’ai oublié le colon et je me suis plongé dans les œuvres de ces grands génies de la langue française. A aucun moment je n’ai eu le sentiment que je m’égarais, que je trahissais ma patrie, ma culture d’origine. Au contraire, je me suis senti fier, car pour moi, jamais je n’ai douté de mon arabité, de ma marocanité, je n’ai jamais senti que je m’éloignais de mes racines.

Alors qui suis-je ? écrivain arabe ou écrivain français ? Et si on posait la question autrement :

Suis-je un écrivain sincère ou suis-je un faiseur de livres ? suis-je un écrivain qui exprime une part de la réalité de sa société ou bien ne suis-je qu’un écrivaillon exotique et folklorique comme cela a été dit ici même, dans ce pays que j’aime par-dessus de tout ?

Seul le public pourrait répondre à cette question.

Ceux qui font des dictionnaires me classent parmi les écrivains francophones d’origine marocaine. D’autres me mettent parmi les écrivains français de souche sans distinction d’origine ni géographique ni linguistique. Enfin il y a ceux qui considèrent que je suis un écrivain, sans plus. Je pense que c’est la définition que je préfère. Cela ne veut pas dire que j’évite le débat ou je refuse d’affronter la question de l’identité. Non, mais il faut qu’à la base il y ait la bonne foi, autrement dit qu’on pose la question sans arrières pensées, sans procès d’intention, sans culpabilisation, sans ressentiment, sans haine, sans violence.

La question pourrait se poser d’une autre manière : quand un de mes livres est traduit dans une langue étrangère, le lituanien, l’ourdou, ou l’afrikaner par exemple (je prends exprès des langues lointaines et pour nous exotiques), sont-ils des livres français ou arabes ? La traduction se fait du français. Donc pour l’éditeur c’est un produit de la France, qu’importe le pays natal de l’écrivain.

Mais que se passe-t-il quand mes livres sont traduits vers l’arabe ? Là, le problème se complique et en même temps ouvre des perspectives d’explication. L’arabe est la seule langue que je lis et écris en dehors du français, donc j’aime bien revoir la traduction de mes ouvrages, ce que je ne peux pas faire avec le japonais, le coréen ni l’anglais ou l’espagnol. Malheureusement, le système de la piraterie qui sévit dans un pays comme la Syrie où tous mes livres sont publiés dans une traduction médiocre sans jamais me contacter ni même m’en informer, fait que les seuls livres en arabe que je reconnais sont ceux publiés au Maroc chez Toubkal.

Quand je me relis en arabe, je découvre que finalement, il vaut mille fois mieux être traduit qu’écrire directement dans cette langue que je ne maîtrise pas. Pour moi le problème est fini : je n’écris pas en arabe par respect pour cette belle langue et parce que je ne me sens pas capable de donner tout ce que j’ai en moi en arabe. Il vaut mieux reconnaître cette réalité et cesser de se perdre dans des débats qui ne mènent nulle part.

A présent je poserai la question de manière encore plus directe : quelle est la patrie de l’écrivain ? Sa patrie c’est la littérature, c’est par conséquent la langue dans laquelle il écrit. Suis-je pour autant un Français ? Littérairement oui. Je suis un écrivain français, d’un type particulier, un Français dont la langue maternelle, affective et émotionnelle est l’arabe, un Marocain qui n’a aucun problème d’identité, qui se nourrit de l’imaginaire populaire du Maroc et qui ne le quitte jamais. C’est une situation intéressante du point de vue littéraire. Le bilinguisme, la double culture, le métissage des civilisations constituent une chance et une richesse, ce qui permet une belle aventure.

Que de fois des lecteurs et aussi des journalistes m’ont demandé pourquoi je n’ai jamais écrit un roman français, c’est-à-dire une fiction qui se déroule sur le sol français avec des personnages français. Je leur réponds souvent que la France a assez d’écrivains de toutes sortes, de toutes les sensibilités pour l’exprimer. Elle n’a pas besoin d’un Marocain pour la fouiller au sens où Balzac définissait le roman : « il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier, vu que le roman est l’histoire privée des nations ». Je crois pouvoir dire que je persévère dans cette fouille de la vie sociale, psychologique, mythique, légendaire, réelle, visible ou invisible, secrète et mystérieuse de la seule société qui m’inspire et m’intéresse, la société marocaine dans sa complexité, sa diversité, ses pesanteurs, ses silences et ses ambiguïtés.

Enfin, pour lancer le débat et pour terminer avec une parole exceptionnelle, je cite cette déclaration de James Joyce, l’auteur qui m’a le plus fasciné dans mon parcours : « je ne veux pas servir ce à quoi je ne crois plus, que cela s’appelle mon foyer, ma patrie ou mon église. Je veux essayer de m’exprimer, sous une forme quelconque d’existence ou d’art, aussi librement et aussi complètement que possible, en employant pour ma défense les seules armes que je m’autorise à employer : le silence, l’exil, la ruse…je ne crains pas d’être seul, ni d’être repoussé au profit d’un autre, ni de quitter quoique ce soit qu’il faille quitter. Et je ne crains pas de commettre une erreur, même grave, une erreur pour toute la vie, pour toute l’éternité aussi peut-être. » (Dedalus).