L’écrivain et la mort

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

En une semaine j’ai perdu deux amis : le philosophe Beny Levy, mort à 58 ans à Jérusalem d’une crise cardiaque dans la nuit du mardi au mercredi 15 octobre, puis Manuel Vazquez Montalban, vendredi 17 octobre, crise cardiaque dans l’aéroport de Bangkok. Il paraît qu’une mort soudaine est préférable à une longue et douloureuse maladie faite de déchéance et de désespoir. Quoiqu’il en soit, je commence à avoir peur. Cela me rappelle ce que disait un intellectuel durant la montée du nazisme : tout va mal, la peste brune se répand, l’Europe est malade et je ne me sens pas bien ! On en n’est pas là, heureusement, même si la planète est mal en point, saccagée par des guerres un peu partout, dominée par une Amérique dirigée par une bande de médiocres et de fanatiques, menacée par des tueurs qui offrent leur corps à un Dieu qui ne leur demande pas tant, mais moi non plus je ne me sens pas bien. Evidemment c’est parce que j’ai les yeux ouverts, parce que je n’arrive pas à prendre de la distance et à me désintéresser totalement du monde que j’ai ce sentiment. Je ne parle pas de moi en tant que personne, mais de moi en tant que citoyen pensant à l’avenir, pensant à la planète que nous laisserons à nos enfants.

La mort, quand elle arrive avec cette brutalité, nous pousse à réfléchir, à relativiser tout. Je repense au destin de Beny Levy, qui a été le dernier secrétaire de Jean-Paul Sartre, qui est passé de l’adoration de Mao à celle de Moïse. Depuis la mort de Sartre, il est devenu un passionné de la mystique juive, un professeur exceptionnel de la Thora et du Talmude. Je l’ai connu quand il habitait encore à Strasbourg. J’étais allé le voir parce que comme moi il a un fils né avec une trisomie 21 (ce qu’on appelle le syndrome de Down). Il m’a parlé de sa lutte pour donner à cet enfant handicapé le meilleur et pour qu’il soit intégré dans la vie. Aujourd’hui, je pense à cet enfant, âgé à présent de vingt ans, je pense à sa douleur qui n’a rien à voir avec celle d’un enfant dit normal.

Manolo, je l’ai peu connu, je veux dire peu fréquenté. On se voyait chez des amis à Paris ou en Italie. Il était timide. Incroyable mais vrai : Manolo avait le trac devant les autres. Je me souviens d’une journée passée ensemble au moment où il a obtenu le Prix Grinzane Cavour. Il était content mais avait du mal à parler, à faire de discours.

Mais, me dis-je aujourd’hui, qu’a-t-il été faire à l’autre bout du monde, l’Australie et la Nouvelle Zélande ? Parler du roman policier ! J’étais une fois invité à présenter mes livres en Australie. Quand j’appris que le voyage durait un peu plus de vingt quatre heures avec deux escales, j’ai refusé cette invitation. Les écrivains sont fragiles. Les lecteurs le savent. Mais les autres ? Ils s’en moquent. Quand on est sollicité pour participer à un colloque ou à une manifestation quelconque, les organisateurs ne cessent de faire pression sur vous pour que vous acceptiez leur invitation. Ils ne se rendent pas compte qu’un déplacement est une séparation, parfois une déchirure : l’écrivain doit abandonner ce qu’il est en train d’écrire ; il quitte sa maison, son bureau, sa famille et passe par toutes les étapes du voyage qui ne sont pas forcément plaisantes : ainsi, il doit attendre un taxi qui l’amène à l’aéroport, espérer qu’il n’y ait pas de grève ou de manifestations qui bloquent la route, ensuite arrivé à l’aéroport, faire la queue pour l’enregistrement puis passer la sécurité, repasser parce qu’il a oublié de la monnaie dans sa poche, bref, attendre l’arrivée de l’avion, accepter un retard d’une heure, tout cela en étant légèrement contrarié, parce qu’il ne part pas en vacance, mais il part travailler sans être payé, évidemment.

On perd le goût du voyage et de la découverte. Quand on arrive dans un pays, on vous met dans une salle de conférence et on vous donne des écouteurs. Pas moyen de leur échapper et d’aller faire du tourisme. Vous n’êtes pas là pour ça, vous êtes là au service de l’association ou le ministère qui vous ont invité. Ils considèrent que vous êtes à leur service.

Cette façon de traiter les écrivains commence à m’agacer. Ainsi, il m’est arrivé l’autre jour une histoire analogue : un centre culturel d’un pays européen m’appelle pour me demander de venir faire une conférence sur le sujet de mon choix. J’ai écouté la personne qui me parlait gentiment, me proposant de faire le mardi la conférence dans son centre, le lendemain dans un centre situé à une heure d’avion, puis le surlendemain dans un autre centre situé à une heure trente sans oublier chaque fois une intervention dans l’université de la ville, etc. Le tout évidemment sans débourser un centime. Je ne suis pas un obsédé de l’argent. Mais je considère que tout travail mérite salaire. Or, une conférence, un débat, pour ces messieurs organisateurs, ce n’est pas du travail. A la limite, ce serait à l’écrivain de les rétribuer pour l’avoir invité.

Je sais que Manolo n’aimait pas parler d’argent (sauf pour ses articles et ses droits d’auteur). Mais on dit que certains profitaient de sa timidité pour le faire venir gracieusement à leurs manifestations.

A présent il est mort. Son corps a fait le voyage de retour dans une caisse dans la soute de l’avion. A y penser, je me dis qu’il ne faut plus voyager et qu’il faut prendre soin de sa santé en refusant toutes les obligations. J’ai froid. Le téléphone sonne. Je dirai non à n’importe quelle invitation.