EXHIBITION

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

Article paru dans La republica du 25 juillet et Lavanguardia du 30 juillet 2003

« Exhibition » est le titre d’un film pornographique français sorti en 1977 dans les salles en France en tant que film « érotique ». Mais c’était bien un film vulgaire, dégoûtant et très pornographique. Il exhibait, c’est-à-dire montrait des actes sexuels d’une rare violence réelle et non simulée. C’est à partir de là que l’Etat français a imposé à ce genre de spectacle le label « X », ce qui leur interdit une programmation dans des salles normales.

Ce que vient de faire l’armée de G.W.Bush en Irak en exhibant les corps des fils de Saddam s’appelle de la pornographie, c’est-à-dire quelque chose de violent, de sale, et contraire aux lois de la morale.

Dans la tradition musulmane, toute âme est précieuse pour Allah. Son enveloppe aussi. Ainsi le corps du mort doit être couvert et ne doit jamais être montré dans sa nudité. La guerre obéit à des lois et des règles où la morale doit être respectée. Or ce qui se passe en Irak n’est pas tout à fait une guerre. Quels que soient les crimes qu’ont commis les deux fils de Saddam, quelles que soient les injustices dont ils ont été coupables durant la dictature de leur père, aucune loi, aucune règle n’autorisent les Américains à exposer leurs corps, à les filmer et à les produire comme trophées d’une chasse d’un style particulier. Trophées qui se veulent preuves d’une victoire sur un régime qui n’existe plus. Mais le problème est ailleurs. Il est dans le mépris affiché par les Américains pour leurs adversaires ; il est dans la manière de se conduire en accumulant les erreurs politiques et psychologiques ; il est dans le mépris du monde arabe et musulman. Car pour les musulmans, la mort exige le respect. Un proverbe dit « à la mort s’estompe l’inimitié ». Quelle fierté à exhiber des corps de deux fugitifs que l’Histoire avait déjà condamnés et qui n’avaient plus d’importance ?

Cette savante dégradation de la civilisation occidentale, cette arrogance de la force qui viole le droit international, cette façon de triompher sur un amas de ruines et sur une politique de désastre, portent gravement atteinte à l’image de l’Occident et de ses valeurs.

On se souvient du corps de Che Guevarra exposé sur une table et donné en pâture aux photographes et aux télévisions du monde entier. On se souvient des corps criblés de balles de Ceaucescu et de sa femme, jetés dans une cour où la neige a été salie par cette exécution. On pourrait aussi remonter à l’époque de Mussolini exhibant les cadavres des résistants. Selon Spinoza, « l’être est voué à persévérer dans son être », c’est-à-dire à ne pas changer, ce qui n’interdit pas l’évolution. Or, l’être reste ancré dans sa barbarie, parce qu’elle flatte son égoïsme et sa virilité.

Quand on donne à voir le cadavre de son ennemi c’est que la victoire n’est pas certaine, c’est que le doute persiste et la brutalité prend la place de la pudeur et de l’élégance, deux aspects absents du comportement de G.W.Bush et de son ministre de la défense. L’armée américaine en Irak ne sait que faire d’une victoire douteuse et prouve une fois encore que cette guerre a été planifiée pour des intérêts qui restent obscurs.

La guerre, le conflit, la lutte font partie intégrante de la vie. On ne peut pas toujours les éviter. En revanche on peut faire la guerre en sauvegardant quelques valeurs humaines. Le fait de mépriser le sentiment de millions d’Arabes et de musulmans en montrant les corps à moitié carbonisés de Oudai et de Qossaï, deux individus qui, de leur vivant, n’inspiraient aucune estime, est plus qu’une erreur politique, c’est une faute morale, un manquement au devoir de respect que tout être doit à l’âme de ces êtres. Ces personnages qui pratiquaient le meurtre comme d’autre le tennis auraient dû être arrêtés et jugés par une cours de justice internationale. L’Amérique aurait donné l’exemple du respect de la loi et du droit. Au contraire, elle a agi comme si on était dans un de ces mauvais films américains où le super-héros réussit à la fin à détruire l’ennemi.

L’horreur est ici silencieuse. Elle voyage dans l’air, elle se pose comme un voile de honte sur des visages qui ne veulent plus regarder des images : des ombres d’hommes, des restes humains. Comme si des chiens affamés attendaient derrière les caméras pour dévorer ces carcasses brûlées qui ne ressemblent plus à rien, qui ont servi de corps à des enfants gâtés qui ont abusé de tout, du pouvoir comme du reste mais qui sont aujourd’hui un amas de cendre. C’est dans cette mauvaise cendre que président de l’Etat le plus puissant du monde va puiser fierté et satisfaction. C’est bien triste.