Des préjugés sur les Allemands

« Berlusconi ne me fait pas rire » Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

Article paru dans Die Zeit et Lavanguardia : hebdomadaires allemand et espagnol, éditions du 18 juillet 2003

L’ignorance et l’arrogance sont les deux mamelles du racisme. Dans le cas de Silvio Berlusconi il faut ajouter le ridicule. Il n’est peut-être pas raciste comme peut l’être un militant de la Ligue du Nord, mais il est arrogant et bourré de préjugés. Il a des préjugés sur les Allemands comme il en a sur les Arabes et l’Islam. C’est un esprit étroit, capable de réussir dans les affaires surtout quand elles rapportent beaucoup qu’elles sentent le souffre. Mais ce n’est pas un homme politique digne de ce nom. Pour lui tous les Allemands sont « des touristes vulgaires, lourds et sans élégance ». Pour lui un Allemand né après la guerre a forcément une mémoire coupable et honteuse. On pourrait en dire autant de certains Italiens. Mais qu’importe, Silvio Berlusconi, à défaut d’être un homme politique respecté est devenu un comique involontaire. Il est vrai que depuis la disparition des grands comiques comme Toto, Alberto Sordi, Ugo Tgnazi ou Vittorio Gassman, il s’est dit qu’une place était à prendre. Cet ancien guitariste qui jouait des sérénades pour touristes, probablement allemands, est un réservoir de préjugés en tous genres : il sait tout sur tout, et donne son avis sur tout. Depuis que les aberrations de la démocratie l’ont mis au pouvoir en Italie (deux fois, hélas !) et qu’une autre aberration lui a donné la possibilité d’être le « chef » de l’Europe durant six mois, il se croit tout permis.

L’image des Allemands à l’étranger est assez simple : ce sont des touristes qui se déplacent en nombre surtout en Méditerranée attirés par le soleil et la vie facile, aiment la bière, en abusent parfois, s’habillent sans élégance et font du bruit. Ceci est un cliché. On peut en dire autant des touristes australiens. Quoiqu’il en soit, ils dépensent de l’argent dans ces pays et si une partie de la Grèce, le Sud de l’Espagne ou certaines régions italiennes ont fait le choix du béton dans la construction, ce n’est pas la faute des touristes allemands, mais bien des spéculateurs immobiliers. Si on fouille bien, on trouvera peut-être une société appartenant à l’empire Berlusconi qui aurait profité de ce tourisme là. Autre préjugé sur les Allemands : ils sont travailleurs, discipliné, n’ont pas d’humour, sont ponctuels et assez rigides. Un préjugé est avant tout une image lointaine, elle vient d’impression. Mais l’écrivain français Michel Tournier qui connaît bien ce pays et sa culture affirme le contraire : (je cite de mémoire une émission de radio) : les Allemands ne sont ni ordonnés, ni travailleurs, ni précis… !

Berlusconi croit qu’être populaire c’est être vulgaire, c’est dire tout haut les préjugés que ses électeurs pensent tout bas. Il ne faut pas que les hommes politiques allemands le prennent au sérieux. Un homme politique de son envergure qui a des problèmes avec la justice de son pays, devrait avoir de la pudeur et s’eclipser jusqu’à ce que son innocence soit totalement prouvée. Or il s’entête, insulte les étrangers et ne s’excuse pas. C’est quand même une honte de faire passer dans son parlement des lois faites sur mesure pour ses propres intérêts.

Le Chancelier Schröder devrait maintenir ses vacances en Italie, car ce pays n’est pas une télévision, il n’appartient pas (encore ) à l’empire industriel contesté de M. Berlusconi, cet homme qui , comme l’a écrit un jour le fondateur du quotidien La Repubblica, (je cite de mémoire) « a les moyens de tout avoir, tout, sauf notre estime ».

Enfin, je dois avouer que moi aussi j’ai un préjugé sur les Allemands : ils sont curieux des autres cultures et construisent des voitures qui n’ont pas le confort des Italiennes mais sont plus solides ! C’est un préjugé, donc je risque de me tromper.


Tahar Ben Jelloun.