Article paru dans Die Zeit

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

Edition du 10 juillet 2003

L’enfer. L’enfer avec un ciel blanc et bas. L’enfer dans un cercueil porté par des enfants. Ici, à Sidi Moumen, à la périphérie de Casablanca, l’enfer a un visage et plusieurs noms. Il n’y a pas de vieux. Ici on ne vieillit pas. Le cercueil n’est pas un vrai cercueil. C’est une planche sur laquelle on a déposé le mort qu’on a recouvert d’une vieille couverture pleine de trous. Le cimetière se trouve de l’autre côté du bidonville. Il est aussi ancien que la ville.

L’enfer c’est une poussière noire, des volées de poussière qui tournent au-dessus des toits en tôle, des toits fabriqués avec des morceaux de carton sur lesquels on a mis des branchages, des plastiques et même quelques briques pour lutter contre le vent, un vent mauvais parce qu’il draine des saletés, des microbes, des bouts de plastique.

Nous sommes dans un taudis. Ce mot vient du verbe français ancien se tauder qui signifie « se mettre à l’abri ». Mais là, dans cet espace de l’oubli, on n’est à l’abri de rien. Des milliers de sacs en plastique noirs sont accrochés par une ancienne boue sur des monticules d’ordures jamais ramassées. Des ordures de pauvres. Des carcasses de chiens dépecées par la chaleur de l’été dernier. Des épluchures d’orange, des crottes de mulets, des restes à l’infini. Des ânes au ventre creux cherchent quelque chose pour se nourrir. Des chats tournent en rond. Des immondices ont été mangées mais il en reste des traces, surtout une odeur nauséabonde, une odeur de pourriture et de mort.

L’enfer c’est aussi ce grand trou, un cratère immense à cent mètres du bidonville. Un trou de cent hectares. Justement, c’est là que devait s’ériger un parc pour donner à Casablanca sa ceinture verte. A côté, l’Etat avait prévu quatre-vingt autres hectares pour construire des logements sociaux. L’Etat a été volé, trompé. Rien n’a été construit. Plus personne ne se souvient de ce projet de parc. On a fait des affaires et on a ouvert la voie aux prémisses de l’enfer. Justement, il n’y a pas d’eau courante pour laver l’opprobre jeté sur une population condamnée par la sécheresse à survivre dans des banlieues en attendant des jours cléments. Une fontaine publique est quelque part. On la reconnaît par l’attroupement autour, surtout des femmes et des enfants. Ici on ne fait pas la queue. On se pousse, on se bouscule. C’est de l’eau pour boire. Pour se laver, on ira en ville et on payera le hamam. C’est un luxe.

Depuis neuf mois l’électricité est arrivée. L’Etat l’a installée, pas dans les baraques mais à l’entrée du bidonville. Un distributeur a été construit. Les plus chanceux ont réussi à s’y brancher. L’enfer donne de l’imagination. Les plus malins ont même une télévision et une parabole avec décodeur et tout ce qu’il faut. Avec une carte piratée, achetée cinq euros, on peut regarder quelques cinq cents chaînes. Cette petite lucarne sur le reste du monde est cruelle. Elle montre la vie et même le paradis. Pourtant le paradis ne serait pas si inaccessible si on pouvait arriver jusqu’à Tanger et traverser ensuite le détroit de Gibraltar. Certes, on prend des risques, on peut mourir noyé ; on peut être arrêté et se faire refouler. Mais l’enfer donne des idées et des ailes qui fleurissent sur un tas de fumier et d’immondices. Il vous rend disponible.

Quand on a vingt ans, quand on manque, quand on vit dans une baraque aussi grande qu’une tombe et demi, on est déjà de l’autre côté de la vie. Comme des morts qui bougent encore, on s’y entasse corps sur corps, corps pénétrés par d’autres corps, corps suffoqués, âmes éteintes, réduites à un souffle, à une toute petite lueur. Alors on évite la baraque. On y passe le moins de temps possible.

La haine veille. Elle tourne autour de chaque geste, chaque parole. C’est une colère irréversible. Elle est au bout de chaque regard. La peur a été annulée. Elle ne circule pas dans ces ruelles pleines de crevasses et de caillasses. Même la police ne s’y montre pas. On est au cœur de la part maudite de ce qu’on appelle « le poumon du Maroc ». Casablanca est la capitale économique du pays, la ville où des classes aisées, très aisées, voisinent avec d’autres qui survivent en deçà du seuil de la pauvreté. On ne coexiste pas, on s’ignore et on oublie jusqu’au jour où les pauvres descendent en ville et cassent tout. Jusqu’au jour où on se remplit d’explosifs et on se fait sauter dans un restaurant ou à l’entrée d’un grand hôtel. Là, on ne comprend pas ce qui se passe, on est sous le choc ; c’est la stupeur et l’effroi. On compte les morts et on manifeste.

Pour le jeune roi ces attentats constituent une épreuve. Il est clair que ceux qui ont pensé et organisé les tueries du 16 mai voulaient briser la stabilité du régime, isoler le pays, casser son économie en faisant peur aux touristes et aux investisseurs. Une loi anti-terroriste a été adoptée au parlement.

Le fait que les quatorze kamikazes étaient originaires des bidonvilles de Sidi Moumen ne veut pas dire que la pauvreté aboutit fatalement au terrorisme. Mais quand on vit dans les entrailles de l’enfer, on est prêt à tout.

Avant de me rendre à cette ceinture noire qui s’étale sur une quarantaine de kilomètres entre Dar Bouazza à l’Est et Mohammadia au Sud, je suis allé voir les lieux des attentats.

Avenue des Forces Armées Royales, la circulation est comme d’habitude, dense et même disciplinée. On perçoit une sorte de peine sur les visages. Les cafés sont moins fréquentés. Les abords des grands hôtels sont sous haute surveillance. Des barrières métalliques entourent l’entrée de l’hôtel Farah, là où le gardien, Hassan Qarib a empêché, au prix de sa vie, un kamikaze de pénétrer à l’intérieur pour faire exploser ses bombes. Une pancarte indique : « durant les travaux, l’entrée se fait par le côté ». Quelques policiers veillent. Ils sont plus nombreux rue Khalifa (ex Lafayette), là où se trouve le restaurant-club Casa Espania où les kamikazes ont réussi à faire le plus de victimes. A cent mètres de là, Place Karachi, la vie continue. Le café Lafayette est plein.

On arrive à Sidi Moumen en passant par Hay Mohammadi, un quartier populaire, on traverse l’avenue Moulay Hicham puis le boulevard extérieur Lalla Asma. C’est un quartier négligé. On passe brutalement de la zone immeuble à un ensemble d’habitats improvisés et non reconnus par l’Etat. A l’entrée de Sidi Moumen, le cimetière est à droite, le cratère au centre et une école en préfabriqué à la limite de l’avenue et des bidonvilles. Les enfants sont gais, jouent, se bagarrent. Pour eux c’est ça la vie. Ils n’en connaissent pas d’autres visages. J’apprends qu’ils sont une cinquantaine par classe.

J’ai circulé dans ces habitats dits « clandestins et spontanés ». J’ai vu des adolescents traîner dans cette poussière à la recherche de n’importe quoi. Les yeux hagards, la violence dans la tête, ils n’ont rien à faire. Certains se droguent en avalant des pilules hallucinogènes achetées un euro pièce. D’où vient l’argent ? De petits larcins, et même de petits travaux en ville. Mais la police n’aime pas s’aventurer dans ces bidonvilles aux noms assez parlants : Chichane (Tchéchénie) ; Tqalia (les tripes) ; Douar Lahjar (village des pierres) ; Jamaïa (rassemblement) ; Toma (du nom d’une Française qui aurait eu un café à cet endroit), depuis peu on l’appelle Tomawack en référence à la fusée américaine qui a explosé dans le ciel.

On a parlé de Sidi Moumen parce qu’il est le lieu d’où sont issus les kamikazes. Au quartier Lalla Mérième où l’habitat est en dur, la police a trouvé dans un appartement au boulevard 10 mars, des explosifs.

Comment procèdent les recruteurs de la mort ? De quel pouvoir magique disposent-ils pour convaincre des adolescents de se donner la mort en tuant des innocents ? Comment parvient-on à se désister de soi-même, à se retirer de son corps et à l’offrir dans un brasier de sang à une mort certaine emportant dans un élan le maximum de personnes se trouvant dans le lieu et le moment désignés par des commanditaires masqués ? Comment passe-t-on de l’instinct de vie à la passion de la mort ? Pourquoi les jeunes brésiliens des favelas qui vivent dans une misère noire ne deviennent-ils pas des kamikazes ? Parce qu’ils ne sont pas de culture musulmane, ce qui ne les empêche pas de commettre des délits avec une grande violence.

Le recruteur mise tout sur la notion de « djihad », lutte armée contre l’ennemi de l’islam entraînant le sacrifice de soi en vue de devenir martyr et mériter d’aller au paradis. Le discours est simpliste, mais il s’adresse à des jeunes à la personnalité fragile, et surtout des jeunes incultes ne connaissnnt pas vraiment les textes de l’islam. Car le « djihad » n’est autorisé que dans les cas exceptionnels où l’islam est attaqué comme ce fut le cas au temps des Croisades. En outre, le « djihad » est avant tout un effort sur soi pour parvenir à la sagesse. Le recruteur fait miroiter à ces jeunes égarés un avenir radieux après la mort, citant des versets tronqués ou des hadits (dits du prophète) inventés ou détournés de leur sens. Les recruteurs de la mort ne vivent pas dans ces bidonvilles. Ils s’en approchent et parlent avec les adolescents désoeuvrés.

Les recruteurs prennent leur temps. Il faut plus d’une année pour fabriquer un kamikaze. Ils commencent par les intéresser matériellement, leur procurent du travail, ensuite les éloignent pour faire la prière ailleurs, considérant que les mosquées du bidonville sont sales ou tenus par des mécréants. On se retrouve dans des maisons pour prier et surtout parler. On leur donne une raison, non pour vivre, mais pour mourir, on leur dit : « faites comme notre prophète, laissez pousser la barbe, voilez vos sœurs, éloignez-vous de ce qui vient d’Occident, vous avez déjà eu votre part d’enfer sur cette terre, le paradis vous attend. C’est ainsi qu’on les prépare à se transformer en bombe humaine, même s’ils savent que l’islam interdit et condamne sévèrement le suicide et l’assassinat. Mais ils ne pensent plus. Dans la mort ils voient peut-être une délivrance, une fin de l’enfer. Ils n’ont rien à perdre. Quand l’avenir est un tunnel emmuré, quand la famille n’existe plus, quand tout se déchire et se froisse, le cœur et le corps se fiancent avec la mort dans un élan où l’amour de la vie n’a jamais eu sa place.

Cela est bien étranger à l’histoire, aux traditions et à la mentalité des Marocains. Ce sacrifice de soi au nom de l’islam, ce geste qui ne relève pas de la psychologie individuelle mais de la manipulation acceptée, intériorisée, n’a strictement rien à voir avec l’islam ni avec aucune religion. Nous sommes dans le schéma des sectes, dans le mystère et le secret des « gourous », commanditaires masqués ou invisibles.

Les racines du mal ne se trouvent pas uniquement dans ces bidonvilles. Depuis au moins deux décennies, l’islamisme travaille la société. Il profite de toutes les failles de l’Etat, comme la persistance du fléau de la corruption et les injustices sociales. Les dirigeants des mouvements islamistes, misent plus sur les classes moyennes que sur ces ceintures noires qui entourent des villes comme Casablanca, Tanger, Fès ou Salé. La tendance Salafiste, celle qui prépare l’endoctrinement des jeunes est dirigée par des intellectuels qui ont fait des études de théologie à l’université wahabiste de Mohamed Assaoud basée à Ryad. Une filiale de cette université se trouve à Nouakchot, en Mauritanie. Le wahabisme, du nom d’un religieux saoudien qui a vécu au milieu du XVIIIème siècle, est une interprétation rigoriste de l’islam qui refuse la modernité, le dialogue des religions, l’ouverture sur les autres civilisations et cultures. Ce fut d’après ses textes qu’un instituteur égyptien, Hassan Al Banna (1906-1949) a crée en 1928 le mouvement des « Frères musulmans », lequel sera développé par un grand intellectuel égyptien, Sayd Qotb, né en 1929 et mort (exécuté par le gouvernement de Nasser) le 29 août 1966. Ces deux hommes vont marquer plusieurs générations de jeunes musulmans qui ne se reconnaîtront pas dans le discours nationaliste et laïc du nassérisme ni dans les valeurs véhiculées par l’Occident. Au Maroc, ceux qui s’approchent le plus du wahabisme s’appellent des Salafistes, c’est-à-dire des fondamentalistes. Certains de ces dirigeants, comme Al Fizazi (Tanger), Abou Hafs (Fès), Kettani (Rabat) ont été récemment arrêtés par la police marocaine. On soupçonne cette tendance d’avoir fait un travail d’endoctrinement dans plusieurs milieux. Les quatorze kamikazes des attentats du 16 mai à Casablanca auraient été pris en main par des gens à l’idéologie wahabiste.

Les années soixante-dix verront l’émergence discret de l’islamisme. L’arabisation de l’enseignement va fournir les premiers adeptes d’une revendication identitaire et culturelle : face au maintien de la francophonie et de fait du bilinguisme, face surtout à la marginalisation des diplômés en arabe, la colère s’exprimera dans le choix du repli et du refus de l’Occident. Que ce soit l’administration publique ou le privé, les employeurs préfèrent engager des diplômés francophones plutôt qu’arabophones. En fait, le pays va osciller entre les deux, mais au fond, les gens savent que la préférence va pour ce qui vient de l’Europe. L’islam devient alors une identité culturelle, un refuge, et un réconfort. Ce sera là-dessus que les premiers islamistes vont travailler.

Des Séoudiens vont aider et financer des projets à caractère islamique (comme des associations caritatives, la construction de mosquée de quartier, d’écoles coraniques etc). En même temps d’autres hommes des pays du Golfe viendront de plus en plus au Maroc pour s’offrir quelques nuits de débauche. Il faut dire qu’avec la guerre civile libanaise, ils ont trouvé au Maroc un pays accueillant et pas regardant sur leurs pratiques. Mais le peuple parle, divulgue des rumeurs, se scandalise pour le peu de respect que ces gens ont pour la femme marocaine, pour leur arrogance et leur mépris. Une hygiène morale est de plus en plus réclamée dans les mosquées.

L’islamisme en profitera pour progresser au nom de la vertu et de la dignité de la femme musulmane qu’il voile par la même occasion.

Avec la révolution iranienne, on a vu des portraits de Khomeiny accrochés dans les épiceries, dans des taxis. Des cassettes importées d’Egypte, du Soudan ou d’Arabie Séoudite circulaient. Les hommes politiques minimisaient le phénomène.

On comptait sur la fermeté du roi Hassan II et surtout sur l’efficacité de sa police pour ne pas voir des débordements islamistes. Pendant ce temps-là les bidonvilles se multipliaient autour des grandes villes. La ferveur religieuse se répandait. De plus en plus de femmes se voilaient. Certaines, obligées par leurs maris , d’autres par choix « pour ne plus être embêtées dans la rue par des voyous ». Avec les télévisions par satellite, les gens se branchèrent sur des chaînes entièrement consacrées à l’islam et aux musulmans dans le monde.

Les partis politiques traditionnels, de gauche comme de droite, échouent et n’arrivent pas à proposer à une grande partie de la jeunesse marocaine quelque chose de concret. C’est dans cette faille, dans ces échecs que l’islamisme va faire son nid.


Les bidonvilles dont l’existence a été voilée par la poussière ou par des yeux qui ne voulaient pas voir, ne sont en fait que le terrain où un chef ou un sous-chef de secte peut trouver ce qu’il cherche : des âmes égarées, prêtes à n’importe quoi pour sortir de l’enfer.