La paix est plus difficile à faire que la guerre!

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

A présent nous le savons, et nous ne pouvons pas le contester : Rien ne se fait sans la volonté des Etats-Unis. Ainsi, il a fallu qu'ils fassent pression sur Sharon pour que le gouvernement israélien accepte le contenu de ce plan de la dernière chance. Se parler, négocier, discuter, dessiner des cartes, les déchirer et recommencer, tout cela ne peut pas faire de mal à la paix dans cette région particulièrement meurtrie par tant de violence.
Les Palestiniens savent bien que leur devenir dépend en partie de cette volonté américaine, comme ils admettent qu'ils n'ont pas la côte auprès de l'administration Bush. La situation est paradoxalement simple : la lecture de " la feuille de route " pourrait aboutir à un accord de paix, mais auparavant il faudra convaincre les extrémistes des deux camps. Comment y arriver ? Mahmoud Abbas, le premier ministre palestinien, a rencontré le 22 mai à Gaza des responsables de l'aile politique du mouvement de la résistance islamique Hamas. Il avait clairement dit, dans son discours d'investiture, le 29 avril, qu'il essayera d'arriver à un accord avec les militants islamistes par le dialogue, par la persuasion, et que les opérations suicides devraient cesser. Mais des factions radicales font une autre analyse et sont décidées à saboter cette ébauche de négociation israélo-palestinienne. Israël ainsi que l'Amérique, refusant même l'idée de proposer au Hamas une trêve durant les négociations, sous prétexte que ce mouvement en profiterait pour se réorganiser et mieux préparer ses attentats, il est évident qu'ils le poussent à saboter cette " feuille de route ". Le premier article prévoit l'arrêt de la violence. Or, si des attentats se poursuivent et seront forcément suivis de représailles, les négociations n'iront pas loin. Une guerre civile palestinienne est probable, d'autant plus que Sharon ne fera rien pour l'empêcher. Rarement le conflit israélo-palestinien aura été aussi meurtrier et surtout rarement les Palestiniens se sont trouvés dans une telle position de faiblesse. Ont-ils le choix ? Peuvent-ils refuser ce plan ? De quelle alternative disposent-ils pour refuser de s'asseoir avec Sharon, leur pire ennemi, celui qui ne les a jamais aimés, celui qui avait insulté les accords d'Oslo, les qualifiant de " tragédie pour Israël ", celui qui réagit davantage en militaire qu'en politique et qui n'a accepté " la feuille de route " que parce qu'il ne pouvait pas faire autrement ?
Par ailleurs, quel langage tenir aux militants islamistes habitués aux slogans vengeurs, habitués au sacrifice, au martyr et au suicide entraînant la mort du plus grand nombre de civils ? Comment convaincre un jeune qui vit misérablement dans un camp de réfugiés, qui ne peut pas aller à l'université, qui est humilié chaque fois que des soldats d'occupation l'arrêtent pour le fouiller, le déshabiller et le mépriser ? Quel gage donner à ces désespérés qui trouvent plus de réconfort dans les versets coraniques que dans les belles promesses des dirigeants palestiniens ?
On ne peut pas avancer si le plus fort ne fait pas de grandes concessions au plus faible. Or on a pris l'habitude de demander tout à celui qui n'a plus rien. Non seulement une armée occupe depuis 1967 des territoires, non seulement des colonies de peuplement s'y installent continuellement, mais en plus on exige des Palestiniens d'être parfaits, d'avoir du cœur et de la patience, d'accepter de vivre sous l'humiliation et de ne pas résister, de ne pas réagir, de ne pas contester la réalité atroce qu'on leur fabrique.
Tout le monde est pour la paix, même Sharon, celui qui refuse de déloger des colons et qui sait qu'il existe des Israéliens plus extrémistes que lui. Personne ne fait l'éloge de la guerre, de la destruction et du mépris de l'autre. Mais de quelle paix s'agit-il ? Des hommes de qualité, des hommes qui ont servi et aimé leur pays comme Ishac Rabin avaient compris que, pour qu'Israël vive, il faut accepter que les Palestiniens vivent aussi. Rabin a voulu la paix et ce fut pour cela qu'il a été assassiné par un extrémiste juif. Aujourd'hui, il faut se souvenir de cet homme et s'inspirer de sa politique, rappeler son courage, sa ténacité.
Dans le monde arabe, il est temps d'arrêter la rhétorique lancinante que des hommes politiques utilisent à propos de la Palestine. Ce futur Etat a besoin d'argent, d'aide matérielle, pas de slogans, pas de discours et de promesses. Il faut tourner la page et faire le constat que le monde arabe, divisé et meurtri, n'a pas réussi à sauver la Palestine, qu'il aide au moins le, pas premier ministre à convaincre les extrémistes de renoncer à torpiller les négociations en organisant des attentats suicides.
Sharon s'est dit " prêt à partager ce bout de terre " parce qu'il a vu que la politique des représailles, des assassinats ciblés et de destruction des maisons soupçonnées d'avoir hébergé un " terroriste ", cette politique n'aboutit pas à quelque chose de positif. En outre, il a dit qu'il a obtenu des " garanties et des assurances " de la part des Américains. Il a constaté que ce conflit a plongé Israël dans une crise économique sans précédent. On revient à la proposition " territoires contre la paix ", autrement dit, retrait des militaires israéliens des territoires occupés et gel de la colonisation. Sharon a accepté le principe d'un Etat palestinien en 2005. On n'est pas loin de l'impasse, mais il faut essayer, il faut tout faire pour faire baisser la haine, la suspicion et parier sur la paix, même si cette paix est imparfaite, incomplète toujours juste, il faut la considérer comme un début. C'est un pari sans trop d'illusions.

Tahar Ben jelloun.

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Comment parvient-on à se désister de soi-même, à se retirer de son corps et à l'offrir dans un brasier de sang à une mort certaine emportant dans son élan le maximum de personnes se trouvant dans le lieu et le moment désignés par un commanditaire masqué ? Comment passe-t-on de l'instinct de vie à la passion de la mort ? Comment s'effectue ce glissement que la raison, l'intelligence et le simple bon sens ne comprennent pas ?
Depuis que des jeunes gens appartenant au monde arabe et musulman deviennent des bombes humaines, si peu humaines, s'auto-détruisant avec une ferveur et une détermination dépassant tout entendement, depuis que des enfants des bidonvilles et du désespoir renoncent à la vie de manière aussi spectaculaire, toute analyse politique ou sociologique s'avère vaine. Alors il faut imaginer d'autres explications tout en sachant qu'on est là face à un défi et à une guerre auxquels l'humanité a été si peu préparée.
Le terrorisme vient d'inventer une arme " de destruction massive " qu'on pourrait qualifier de fatale parce qu'on ne peut pas grand'chose contre elle. On ne peut même pas prévoir où elle recrute, ni quels sont ceux qu'elle convainc et épouse dans une mystique qui nous dépasse tous, ni où et quand elle frappera. Le principe même de la terreur est la menace inconnue, non précise et non visible.
On nous dit que les jeunes n'ont que faire de la tolérance et quelques autres principes humains. Ils ont besoin de l'extrême. Certains l'obtiennent dans la drogue, d'autres dans des défis sportifs, d'autres enfin dans n'importe quelle aventure pourvu qu'elle connaisse son apogée dans le sang.
Dans " Histoire et utopie " (Gallimard ; 1960), Cioran le faisait remarquer : " Donnez (aux jeunes) l'espoir ou l'occasion d'un massacre, ils vous suivront aveuglément. Au sortir de l'adolescence, on est par définition fanatique. " Ainsi les jeunes seraient disponibles pour nous fabriquer un monde aberrant et sanguinaire, un monde où à l'injustice, aux inégalités, au colonialisme on répond par le nihilisme meurtrier. Heureusement il s'agit d'une infime minorité de jeunes recrutés avec les méthodes des sectes, avec lavage de cerveau, annihilation de la conscience, nettoyage de la mémoire et de l'affectivité, puis remplissage de la tête par des paquets de slogans, de certitudes et d'automatismes qui ne doivent en aucun cas faillir ou hésiter.
Si les jeunes ne sont pas tolérants, il n'en reste pas moins qu'ils aiment la vie même si c'est dans ses excès et ses incohérences. Mais quand il s'agit de jeunes entre vingt et vingt cinq ans, comme les quatorze kamikazes de Casablanca, on a du mal à comprendre leurs actions. Ce n'est pas parce que la plupart d'entre eux vient d'un bidonville misérable que le glissement vers l'amour de la mort a pu se faire. D'autres éléments extérieurs à leur vie marocaine ont dû intervenir. L'islam, tel qu'il est vécu au Maroc, n'est pas susceptible de transformer un jeune sans travail et sans perspective d'avenir en kamikaze. Cette pratique est totalement étrangère à la culture et à la mentalité marocaines. L'islam est une " soumission à la paix ", condamne le suicide et l'assassinat comme les autres religions monothéistes. Alors qu'est-ce qui s'est passé ? Comment en est-on arrivé là ? Comment a-t-on pu les persuader que pour que " l'islam triomphe dans le monde ", il faut massacrer des innocents ? Que se passe-t-il dans le cerveau, ( dont les capacités sont forcément amoindries) , d'un candidat à la mort-donnant-la mort ? Comment il pense ? Justement, tout a été fait pour qu'il ne pense pas. Il est agit. Il n'est plus libre, puisqu'il ne choisit plus ce qu'il fait. Il a déposé aux pieds de ses chefs son être, il l'a offert à des inconnus, probablement des hommes qu'il n'a pas vus, des dirigeants masqués ou dans l'ombre, des gens qui lui donnent une raison supérieure pour mourir et peut-être donner un sens à sa vie misérable. Il n'est plus en rapport avec le monde, ni avec ses proches, sa famille ou ses amis. Il est ailleurs, dans une autre sphère, celle où tout instinct de vie a été soigneusement annulé, détruit et s'il en reste un peu il est rendu haïssable.
Que faire ? Il va falloir apprendre à prévenir au lieu de se lamenter sans pouvoir guérir cette maladie qui fait tant de mal à l'islam. Priorité devra être donnée à cette jeunesse dont la disponibilité est angoissante. Il va falloir s'en occuper, pas en la réprimant, mais en lui ouvrant d'autres horizons dans la vie autres que ceux de la terreur. Peut-être faudra-t-il s'inspirer des méthodes des commanditaires pour sauver cette jeunesse du nihilisme meurtrier. Il faudra que l'éloge de la vie soit accompagné d'un avenir certain à défaut de radieux pour qu'il puisse être assez puissant afin qu'il éloigne de leur pensée toute tentation de tomber dans les ténèbres du suicide et du meurtre.