Point de vue : Le monde arabe est fatigué

Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

ARTICLE PARU DANS « LE MONDE » : EDITION DU 10.04.03

Une légende arabe dit qu'une fois tous les cent ans un homme, ni héros ni martyr, un homme providentiel, sorte de prophète laïc, un sage épris de lucidité et de justice, se lève et une nation. Doué d'une autorité naturelle, il sait qu'il est là pour réveiller un peuple endormi, un peuple anesthésié par une fatalité cruelle engendrant peur et passivité.

Cet homme, le monde arabe l'attend depuis longtemps. On en parle, on l'évoque, on l'espère et on fait des prières pour hâter son apparition.

Je ne sais pas ce que vaut cette légende, mais, si cet homme existe, je suis certain qu'il n'a aucune envie de se lever pour venir en aide à un Saddam responsable de tant de malheurs. Peut-être serait-il tenté d'insuffler au monde arabe une volonté ferme et organisée pour se débarrasser de ceux qui l'exploitent, le maltraitent et l'écrasent quand il réclame justice. Ce monde est miné par l'attente et les leurres.

Sa jeunesse vive et impatiente, insatisfaite et disponible pour tout bouleverser, est prête à verser dans la fascination des extrêmes. Les organisations politiques progressistes ont été matées. La société civile a du mal à émerger. L'Etat de droit fait défaut dans nombre de pays arabes. En revanche, le discours irrationnel, religieux ou nationaliste, a le vent en poupe. Et le peuple manifeste sa colère quand il peut. D'où vient ce besoin d'un père charismatique et autoritaire, fédérateur et omniprésent ?

Le peuple arabe avait cru reconnaître en Nasser (1918-1970) le leader égyptien, l'homme tant attendu. Nasser a fait ce qu'il a pu pour unir la nation arabe et lui redonner une présence dans le monde et une dignité que le colonialisme avait bafouée. Mais ce leader, probablement sincère et patriote, a davantage fait confiance à ses nombreux services de renseignement et à l'efficacité de la répression de toute opposition qu'aux exigences de la démocratie et de la liberté. Il a laissé le souvenir d'un nationaliste qui n'a pas fait confiance à son peuple et à son élite progressiste.

Depuis, des chefs d'Etat arrivés au pouvoir de manière illégitime ou élus à 99 % sinon à 100 % des voix essaient d'être cet homme providentiel. Le plus folklorique, le plus anachronique reste à ce jour le colonel Khadafi, aujourd'hui isolé, poursuivi par les familles de victimes d'attentats que ses agents auraient commis, humilié publiquement par un de ses pairs lors d'un récent sommet arabe. Il a passé sa vie à vouloir réaliser à tout prix des unions avec ses voisins, à aider et financer des opposants armés de par le monde, à régner sur son peuple de manière obscure et despotique. Il aurait tant aimé poursuivre l'œuvre de Nasser et apparaître aux yeux des Arabes comme l'homme qui allait leur assurer une présence forte sur la scène de l'histoire ! Il a échoué et, apparemment, aurait abandonné ses rêves audacieux, trouvant consolation dans un mysticisme et une littérature de pacotille.

Saddam Hussein est de loin plus dangereux, plus cynique et plus rusé que Kadhafi. C'est un pur produit de la brutalité politique qui a tant ensanglanté l'Irak depuis le renversement de la monarchie en 1958. Il joue en solo et ne croit pas aux balivernes de l'union arabe et autres mythes sans fondement. C'est un despote qui connaît les rouages et la complexité de la politique.

Son modèle (non avoué) fut aussi son pire ennemi : le voisin syrien Hafez El-Assad, grand stratège, doué d'une intelligence exceptionnelle. Il a exercé une réelle dictature sur la Syrie, mais n'a jamais entraîné son peuple dans des aventures guerrières inutiles comme le fit Saddam en attaquant l'Iran en 1980, puis le Koweït en 1990. En revanche, lorsqu'en février 1982 des Frères musulmans se sont révoltés dans la ville de Hama, il n'a pas hésité à donner l'ordre à son frère Rifaat El-Assad de la bombarder, faisant en quelques heures quelque 25 000 morts. Ce qui autorisera peut-être Saddam à gazer Halabja quelques années après.

Il suffit de se rappeler ces deux massacres pour comprendre pourquoi le monde arabe est loin de sortir d'une crise profonde. Saddam n'aurait pas pu faire équipe avec Ben Laden, simplement parce qu'il n'a confiance en personne et que les actes terroristes n'arrangeaient pas sa stratégie : se maintenir au pouvoir éternellement.

Le drame, c'est que ces leaders qui règnent par la peur et la brutalité parviennent à s'installer dans l'imaginaire d'une grande partie des populations arabes. Ils leur apparaissent comme des héros, des héritiers de Saladin. Ces dictateurs se font passer pour des sauveurs, alors qu'ils ne sont que des parvenus de la politique, sans principes ni morale, des oppresseurs de leur peuple qui œuvrent sur le long terme à la régression du monde arabe, à sa défaite et à sa grande misère intellectuelle et politique. Il est difficile aujourd'hui de réclamer à une foule arabe qui manifeste contre la guerre en Irak de distinguer le peuple et son chef. Difficile de dire : "Je défends la cause du peuple irakien et je condamne Saddam". Cette confusion est intolérable.

Grâce à Bush, le fondamentaliste, grâce à l'arrogance de ses conseillers et surtout leur ignorance de la culture et de la psychologie d'une société clanique comme l'Irak, Saddam est en train d'accéder au statut de "héros". Les peuples arabes, qui sont de plus en plus informés sur cette guerre, ne peuvent qu'admirer ce leader et oublient dans la foulée tous les crimes qu'il a commis et les guerres atroces qu'il a provoquées. Ils l'admirent dans une confusion triste et malheureuse, née du mélange du politique et du religieux. Des manifestants en Egypte, en Jordanie et même au Maroc lancent des slogans inspirés directement des mouvements islamistes. Nous sommes en train de préparer de nouvelles défaites sur le front de la démocratie et de la liberté de l'individu.

Quel manque d'humilité de la part de ces Américains qui débarquent avec leur technologie meurtrière et croient que les Irakiens vont les suivre ! Dans une société où l'individu n'est pas reconnu, ce qui compte avant toute chose, c'est la tribu et le clan. En Irak, nous sommes face à une mosaïque de clans. Ne pas avoir compris ou deviné que le principe élémentaire du clan est qu'il ne renie pas le père devant les étrangers est une grave erreur, et aussi une défaite politique des Américains. Saddam est perçu comme un père, même s'il tue certains membres de la tribu. Vouloir attaquer le chef est la meilleure façon de renforcer l'union du clan.

Si nous sommes aujourd'hui englués dans cette nouvelle tragédie où le perdant sera d'une façon ou d'une autre la démocratie dans le monde arabe, c'est parce que ce monde arabe est tellement meurtri, déchiré, divisé qu'il est en train de s'éteindre en tant qu'entité. Il a aujourd'hui l'âme piétinée par tant de mensonges et d'illusions, par des trahisons et des humiliations multiples, par un désespoir profond impossible à consoler. Il se réfugie alors dans la foi religieuse, fait confiance à des charlatans qui savent lui parler en renforçant chez lui certitudes et préjugés. Il trouve dans le discours religieux, même mal compris, un réconfort, un apaisement que les politiques n'ont pas su lui donner.

A tout cela se mêlent l'irrationnel et une forme perverse d'attentisme. Les gens qui manifestent dans les rues n'hésitent plus à faire le constat qui blesse : le monde arabe n'existe pas.

Certes, la responsabilité de l'équipe Bush est écrasante, d'une gravité sans précédent. Elle participe à ce travail de sous-développement économique et de régression intellectuelle, malédiction qui s'est emparée du monde arabe.

Si les Nations unies ainsi que la justice pouvaient s'emparer de cette affaire, Bush et ses conseillers devraient être inculpés de crimes contre l'humanité et comparaître devant une instance morale genre Tribunal Bertrand Russell (créé en 1966) ou devant le Tribunal pénal international... que l'Amérique ne reconnaît pas.

Tahar Ben Jelloun