Le Père Noël n'est pas musulman

paru dans "La Repubblica" et "Lavanguardia". Par Tahar Ben Jelloun

2004
 

Nouvelle.

Noël, la fête des autres.

Nouvelle de Tahar Ben Jelloun.

Chaque fois que Mohamed prend le métro, il fait une prière. Il invoque Allah et son prophète et les remercie d’être en bonne santé. Il ferme les yeux et compte les stations. A la quinzième, il descend. Il ferme les yeux parce qu’il considère que souvent des jeunes Français, Arabes ou Africains ne se comportent pas bien. Il se dit qu’ils ne sont pas bien éduqués et que leurs parents sont dépassés. Il pense à ses propres enfants puis se rassure en se disant « tant qu’on est là, il n’y aura pas de problème ».
Ce soir, quand il arrive à la maison, il est accueilli par ses trois enfants, 13, 10 et 8 ans, habillés, prêts pour sortir. La télévision est éteinte, la table mise, un calme inhabituel règne dans l’appartement. Même les voisins sont silencieux.
--On t’attend depuis une heure, dit Jamal, le plus jeune.
--Tu as trop tardé, ajoute Malika, la cadette.
--On te donne une chance pour te faire pardonner ce retard, dit Nabile, l’aîné.
Quand il demande en toute naïveté ce qui se passe, les trois répondent en chœur comme s’ils avaient répété la scène auparavant :
--On veut fêter Noël !
Il les regarde interloqué et répète machinalement :
--Fêter Noël ! Fêter Noël ! Ah bon ! C’est nouveau, ça !
--N’enlève pas tes chaussures ni ton manteau, on va acheter le sapin et tout ce qui va avec, dit Jamal.
Le ton est ferme. Ce petit dernier est son préféré. Il ne peut pas discuter avec lui. Sa mère dit que c’est un enfant gâté. Mohamed fait une tentative :
--Mes enfants, Noël n’est pas notre fête, c’est la fête des chrétiens, nous, nous ne sommes pas chrétiens, nous sommes des musulmans. Nous avons fêté l’autre jour l’Aïd Kébir, vous vous souvenez ?
--Et comment qu’on s’en souvient ! dit Malika. J’ai encore la nausée ; je ne supporte pas la viande de mouton ; elle est pleine de gras et ça ne sent pas bon. Dans ta fête du mouton, il n’y avait pas de cadeaux, que de la viande et des abats ; c’est joli un père Noël qui passe et laisse des cadeaux aux enfants !
Mohamed ne répond pas, enlève son manteau, Jamal l’empêche de l’accrocher. La mère suit la scène depuis la cuisine. Elle sourit, son mari l’appelle. Elle dit qu’elle est occupée. Il insiste :
--Viens m’aider, il y a là un commando armé qui veut nous convertir au christianisme !
--N’exagère pas, ce sont des enfants qui veulent être comme les autres enfants de leur école.
--Parce que tu crois que la famille Moktar fête Noël ?
--Les filles Moktar portent le voile et ont été exclues du lycée, la femme ne sort pas sans l’autorisation du mari ; on n’a rien à voir avec cette famille.
Les enfants entourent le père et font barrage à l’entrée. Jamal le pousse vers la porte. La mère s’en mêle et dit qu’il ne faut pas faire un drame avec cette histoire d’arbre de Noël. De nouveau , en chœur, les enfants protestent : « Nous sommes Français ! Nous sommes Français ! ».
Mohamed s’énerve, il est blessé. Jamais il n’a pensé qu’un jour ses propres enfants se réclameraient de la France. Pourtant il sait qu’ils ont été déclarés à la mairie de Genevilliers ainsi qu’au consulat du Maroc. En vérité, ce fut leur mère qui entreprit les démarches auprès de l’administration française et ce fut lui qui les inscrivit au consulat.
--Vous êtes Marocains, musulmans même si vous avez deux passeports.
L’aîné décide de calmer le jeu :
--Alors les choses sont simples : on t’a fait plaisir l’autre jour en mangeant ton mouton plein de gras, maintenant c’est à toi de nous faire plaisir et de nous accompagner pour choisir un bel arbre de Noël, des petites ampoules qui clignotent, des boules dorées, nous mettrons nos souliers au pied du sapin, et au réveil, nous irons découvrir nos cadeaux ! C’est sympa !
Malika, fille connue pour être sage et surtout pour réussir bien à l’école essaie de lui expliquer la situation :
--Mais papa, réveille-toi ; il n’y a pas que les chrétiens qui fêtent Noël ; sais-tu que notre médecin, le docteur Touré, qui est aussi musulman que toi, a acheté un superbe sapin à ses cinq enfants, maliens et français ; ce n’est pas la première année que cette famille fête Noël. Et puis c’est quoi cette histoire de musulmans ? je ne sais pas ce que c’est ; déjà je t’ai obéi et je ne mange pas la viande de porc à la cantine ; je me sens ridicule, alors je dis je n’ai pas faim ; un arbre décoré c’est pas interdit par le Coran, un arbre, des cadeaux, une dinde, des marrons glacés, une bûche…
--Ajoute tant que tu y es la messe de minuit !
--Non, à minuit, on dort !
Mohamed réclame une pause, le temps de s’enfermer avec sa femme dans leur chambre et discuter pour trouver une sortie à la crise. La pause est votée par les enfants, la vigilance demeure.
La mère est du côté des enfants. Elle lui explique que tôt ou tard le côté français prendra le dessus sur le marocain. Mohamed crie, s’énerve, refuse d’admettre que sa progéniture puisse être récupérée par la France et ses traditions chrétiennes. Il insiste :
--Nous sommes marocains et musulmans ; il est de notre devoir de donner à nos enfants une éducation marocaine et musulmane ; ce sont nos racines, notre culture.
--N’empêche, tes enfants ne parlent même pas arabe ; quand on est en vacance au Maroc, on se moque d’eux parce qu’ils baragouinent des mots arabes comme des européens. Ici, leurs principaux copains sont français, ils sont catholiques ou juifs. Ici, ils se sentent chez eux, le Maroc est pays de vacance, c’est tout. Il faut que tu admettes cette réalité.
Mohamed est sonné. C’est la première fois que sa femme lui parle en ces termes. Il n’en revient pas, se sent seul, abandonné ; il a envie de pleurer mais se retient. Il voit qu’il n’y a rien à faire, se lève, sort de la chambre et quitte la maison en bousculant les enfants.
Il se dit que c’est juste une crise, que cela va passer et tout reprendra comme avant.
Il a toujours évité de poser le problème. Pour lui, la France est un pays d’exil d’où il repartira un jour. Il ne sait pas quand mais sa conviction est solide. Il n’a jamais voulu demander la nationalité française, s’est moqué de sa femme quand elle faisait les démarches pour elles et les enfants. Il ne voyait pas l’utilité de devenir français. Aucun de ses amis à l’usine n’a franchi ce pas. Il y a bien Kader qui est français, mais son père était un tirailleur et l’avait inscrit sur le registre français. Sinon tous les hommes de sa génération sont sur la même ligne.

Mohamed marche dans la rue déserte. Il regarde les lumières des maisons et se dit que lui aussi aurait dû être dans une de ces maisons entouré de ses enfants et de sa femme. Il rêve de vie simple, ordinaire, il marche et pense que le mauvais œil l’a frappé, il accuse la femme de Moktar, jalouse et mauvaise. Il ne la connaît pas mais sait qu’elle est capable de nuire à sa famille. Il s’arrête devant un bistrot, hésite puis entre. Une femme sert au bar. Deux maghrébins jouent aux cartes. Il ne les connaît pas. Demande un café. Ce lieu est tellement triste qu’il se demande si ce n’est pas le début d’une déchéance. Il se souvient d’un film vu à la télévision où un cadre, un bon père de famille, perd tout et devient clochard, un homme sans domicile fixe qui sera brûlé par des jeunes en manque de drogue. Il a peur ; regarde sa montre et décide de rentrer chez lui. De loin il voit une petite lumière clignotant dans le salon. Il se dit, ils ont osé, il l’ont fait, ils n’ont pas tenu compte de ma décision, il est furieux mais essaie cette fois de se maîtriser. Quand il ouvre la porte, il voit un immense sapin au milieu du salon, décoré avec de petites ampoules qui clignotent. Au-dessus trône un « Joyeux Noël » en paillettes rouge-or. Il est onze heures ; tout le monde dort. Il a faim, passe à la cuisine, son dîner est sur la table. Il s’installe et mange en réfléchissant à ce qu’il va faire. Il commence par débrancher le fil électrique portant les petites ampoules de plusieurs couleurs, enlève le « Joyeux Noël » et le déchire en petits morceaux, retourne à la cuisine et cherche un grand couteau et une paire de ciseaux. Lentement, il coupe une à une les branches du sapin et les dépose dans un grand sac poubelle préparé à cet effet. Il est méticuleux, précis et essaie de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller les enfants ou leur mère. Il lui reste le tronc de l’arbre. Il est nu. Il aurait voulu le scier en deux mais n’a pas le matériel adéquat. Il ramasse les branches, passe la serpillière. Le salon est propre. Le tronc du sapin et posé contre le mur. Sur la pointe des pieds, il sort les deux sacs poubelle et descend les jeter loin de leur immeuble. Quand il revient, il est enfin soulagé. En faisant sa toilette il pense qu’il faudra mettre quelque chose à la place du sapin. Il prend une feuille de papier, écrit avec un marqueur : « Malika, Nabile, Jamal, Le Père Noël est passé, il a emporté son arbre, il m’a dit de vous dire que nous aussi nous avons une fête où on célèbre l’anniversaire de la naissance du Prophète Mohamed ; elle s’appelle le Mouloud ; cette année, nous la fêterons le 15 janvier prochain ; ce jour là, je vous achèterai des cadeaux ; que chacun désigne le cadeau qu’il voudrait recevoir. Votre papa qui vous aime. » Il accroche la feuille sur le tronc nu et s’en va dormir, la conscience apaisée.

Tahar Ben Jelloun.

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