Elections sanglantes

Par Tahar Ben Jelloun

2005
 

Elections sanglantes
Par Tahar Ben Jelloun

 

Au moment où j’écris ces lignes, en ce moment précis où vous les lisez, sachez qu’une voiture piégée explose à Bagdad faisant des morts et des blessés, des passants innocents, des enfants. Pas un jour sans que des civiles irakiens ne meurent victimes d’une politique américaine aberrante, laquelle a ouvert un chantier formidable au terrorisme de plus en plus meurtrier.
Lors du discours de son investiture le président américain ignora le chaos créé par l’occupation de l’Irak et préféra parler de « liberté et démocratie » censées tomber du ciel sur les têtes ahuries de malheureux irakiens qui survivent dans des conditions déplorables ; à ce rythme ils vont être dégoûtés à jamais par la démocratie : « En agissant dans la grande tradition libératrice de notre nation, nous avons permis à des dizaines de millions d’être humains d’accéder à la liberté » a déclaré M.Bush le 20 janvier 2005.Elections ou pas, le résultat est le même : le pays est ruiné, le gouvernement installé par les Américains est rejeté par la population, l’occupation américaine n’apporte pas la paix et la libération mais suscite de la résistance, un champ légitime mais confus où s’engouffre le terrorisme au nom de la religion et au service d’une entreprise de destruction massive appelée Al Qaïda.
La religion, que ce soit le christianisme ou l’islam, est utilisée aussi bien par M.Bush que par M.Ben Laden et ses lieutenants. Dans son discours Bush a même cité le Coran. Il a inscrit son action dans le sillage du message divin : il agit et prie pour obéir à Dieu. Cette manière de justifier une action désastreuse sur le plan politique et militaire, une action illégale et meurtrière, une intervention dans un pays qui ne l’a pas invité à venir s’occuper de ses affaires, une action basée sur le mensonge le plus grotesque (la non découverte d’armes de destructions massives), cette manière est dangereuse et conforte les fondamentalistes et fanatiques dans leurs préjugés et leurs certitudes stupides.Apparemment ce qui se passe dans la prison de Guantanamo, les tortures de prisonniers qu’aucun droit ne protège, la banalisation du mensonge d’Etat, la mise en place en Amérique de la loi restrictive et anti-démocratique Patriot Act, ne gênent pas ce président qui passera dans l’Histoire pour celui qui a semé le malheur dans des millions de foyers de gens innocents.
La démocratie n’est pas une technique, une pilule qu’on dilue dans l’eau de robinet. La démocratie est une culture, c’est du temps, de l’éducation, de l’expérience et surtout un travail sur les mentalités, sur les habitudes. La démocratie est une pédagogie, cela s’apprend à l’école, dans la rue, en famille, dans les médias, apprendre à respecter le droit de la personne, apprendre à préférer les principes et valeurs aux préjugés, faire un travail quotidien de remise en question pour mieux avancer, etc. La démocratie c’est d’abord la justice, le respect de l’existence d’autrui, de sa personne, de son potentiel, c’est la curiosité pour la culture de l’étranger, c’est la volonté d’avancer ensemble dans ce qui construit l’humain et non ce qui le détruit. Pas de liberté sans justice. La démocratie ne s’improvise pas et ne s’impose pas par les bombes et les destructions. Jamais une injustice n’a produit la liberté. Bush a déclaré le 20 janvier 2005 que « les intérêts vitaux de l’Amérique et nos croyances les plus enracinées ne font qu’un (…) la survie de la liberté dans notre pays dépend de plus en plus de la victoire de la liberté dans les autres pays… » Encore faut-il définir ce qu’est la liberté. Six jours plus tard, voici ce qu’il en dit dans une conférence de presse : « J’ai fermement planté le drapeau de la liberté et j’ai l’honneur d’être celui qui conduit notre nation dans la quête de ce noble objectif, de libérer les peuples au nom de la paix. »Cette vision de la liberté est démagogique. Tout le monde sait bien qu’il n’y a pas de liberté sous une occupation militaire, avec en plus une absence de justice et de paix.
L’Amérique de Bush a commis une très grave erreur en intervenant en Irak. Ceux parmi les dirigeants européens qui l’ont soutenu et suivi rendront un jour des comptes à leur peuple et aux familles de ceux qui ont été assassinés en Irak. Je ne pense pas uniquement au journaliste italien décapité mais aussi aux soldats morts pour une cause qui n’est ni juste ni de paix. Les fantômes d’hommes et de femmes morts par la faute d’une intervention illégale hanteront longtemps les nuits de ces dirigeants qui pensent que l’Etat est un « monstre froid ».
Le chaos qui règne en Irak, les attentats quotidiens, les enlèvements de journalistes coupables de faire honnêtement et courageusement leur travail, celui d’informer, la misère dans laquelle vit le peuple irakien et surtout l’absence de perspective de paix font que cette histoire est une catastrophe pour le monde. Et le programme de la nouvelle équipe Bush nous annonce d’autres projets aussi fous et désastreux : la prochaine cible, parmi bien d’autres, ce sera…l’Iran ! Je leur souhaite bien du plaisir!


Tahar Ben Jelloun.