mars 11

Par Tahar Ben Jelloun

2005
 

Les victimes du 11 mars nous regardent

Par Tahar Ben Jelloun

 

On dit faire le deuil, accepter la réalité tragique, continuer à vivre comme avant, on dit la vie reprend le dessus, l’oubli arrangera les choses. Mais un grand trou, un vide est là. On ne sait comment le combler alors qu’il s’agit de l’accepter. Je pense à ceux dont la famille a été amputée d’un de ses membres et qui doivent continuer à vivre en portant dans leur cœur une grande absence, un fardeau dont le poids est incommensurable. Je pense à ceux et celles qui ne sont pas morts en ce matin du 11 mars mais qui ont été blessés, vivant aujourd’hui handicapés, une blessure physique et la pensée d’avoir eu de la chance par rapport à celui ou à celle qui était juste à côté et qui sont morts sur le coup. Je pense aux enfants ayant perdu un père ou une mère, à leur vie quotidienne devenue plus difficile, plus cruelle que celle des voisins, simplement parce que ces voisins avaient raté ces trains de malheur ou qu’ils se sont levés avec de la fièvre et que la maladie les a sauvés. Je pense à ceux et celles qui n’ont toujours pas réalisé ce qui s’est passé et qui vivent dans un désert de questions. Je pense à ceux et celles qui n’ont pas voulu oublier, tourner la page, faire comme avant et vivre dans la fatalité. Penser à eux c’est penser à soi, c’est prendre sa part de détresse.
Les victimes nous regardent et cherchent à comprendre. Elles ne sont pas les seules à vouloir qu’on leur explique ce qui s’est passé : pourquoi l’Espagne a été choisie comme pays, pourquoi sa population civile, celle qui prend les transports en commun, celle qui travaille tôt le matin? Comment l’Espagne s’est dessinée dans la tête des tueurs ? Par quel chemin tortueux est passé ce choix ?
Il y a longtemps qu’on a constaté que le terrorisme n’utilise pas la syntaxe de la vie. Il n’a pas la logique du vivant, la rationalité de ceux qui vivent et travaillent dans une normalité quotidienne. Il aime surprendre. Il surgit là où on ne l’attend pas. Pire, les gens de la sécurité bloquent toutes les rues menant à l’endroit où l’attentat a eu lieu. C’est une erreur, car s’il doit frapper de nouveau, il ne le fera pas au même endroit. C’est ailleurs qu’il faut porter la vigilance.
Le terrorisme aime les innocents. Car ils font d’excellentes victimes pour le spectacle que réclament les commanditaires de ces actes odieux. Plus il tue des femmes et des enfants, plus il pense qu’il est dans le « bon » chemin, celui de frapper les imaginaires des spectateurs, du public, des hommes politiques. On ne peut installer la terreur qu’en donnant l’idée à celui qui regarde la tragédie à la télévision de se dire « j’aurais pu être dans ce train », « le hasard a fait que ce matin j’ai pris ma voiture pour aller à Madrid » , « et si c’était mon fils dont le crâne a été explosé ? » etc. Les politiques peuvent compatir mais ne s’identifient pas à ce genre de victimes.
Lorsque l’homme commun se pose ces questions, le terrorisme a gagné son pari. La peur est là, la terreur a été répandue. Reste aux dirigeants politiques d’en tirer les conséquences.
La tragédie du 11 mars 2004 s’inscrit dans cette stratégie consistant à frapper l’innocence absolue pour obtenir le spectacle imaginé par ceux qui tirent les ficelles de cette guerre qui n’a pas de visage, pas de lieu précis, pas de repères connus.
Le plus extraordinaire dans cette guerre, c’est que ceux qui la planifient trouvent des exécutants ou parviennent à fabriquer des exécutants qui n’ont pas peur de la mort et surtout qui « se réjouissent » d’offrir leur vie à ces manipulateurs pour une cause relevant d’une étrange mystique. Comment réussit-on à remplacer l’instinct de vie qui est commun à tout être humain par l’amour de la mort et du sacrifice ? C’est là que les chefs du terrorisme ont marqué un point par rapport au reste du monde. A partir du moment où nous n’avons pas les mêmes peurs, où nos instincts ont été détournés de leur trajectoire, à partir du moment où le prix de la vie est déréglé, qu’une vie devient plus estimable dans le projet d’une récompense dans l’au-delà et qu’ici bas elle devient insignifiante donc prête au sacrifice, nous ne vivons pas dans la même langue ni dans le même monde et par conséquent nous n’avons pas les mêmes armes pour combattre ce fléau.
Le terrorisme frappe et à partir du sang versé on propose des explications. Nous passons plus de temps dans des analyses idéologiques, politiques, sociologiques, qui, même fines et pertinentes, ne permettent pas de mettre fin au terrorisme.
En ces jours du souvenir, l’Amérique continue sa sale guerre en Irak, donnant aux terroristes de tout bord la possibilité de développer leur sale « travail ».