Kifaya !

Par Tahar Ben Jelloun

2005
 

Kifaya

Par Tahar Ben Jelloun

 

Le New York Times Magazine de fin mars a consacré un article à ce mot. Le journaliste William Saffire en fait une analyse linguistique. Mais au-delà du mot, il y a la nouvelle réalité politique du Proche-Orient.
Ce mot arabe qui vient du verbe « kafa » veut dire sufire ; « kifaya » siginifie « ça suffit » qu’on peut traduire par « Basta ». Kifaya est le mot que des milliers de manifestants égyptiens ont scandé en février dernier pour réclamer une vraie démocratie dans leur pays et surtout pour que le système politique du président Moubarak cesse. Kifaya veut dire il y en a assez, assez d’autoritarisme, assez de populisme et de démagogie, assez de mensonges et de peur, assez de la pauvreté et de l’humiliation ordinaire.
Justement lors des manifestations des Algériens en Kabylie en 2002 contre le pouvoir incapable de garantir la sécurité et la liberté à la population, le mot qui fut le plus utilisé, c’était « y en a marre de la Hagra ». Hagra vient du verbe hagara qui signifie mépriser, humilier.
Aujourd’hui, les manifestants de l’opposition libanaise scandent des slogans proches de ces deux expressions réclamant le départ des Syriens de leur pays. C’est la première fois que le Liban connaît des manifestations immenses, disciplinées, bien organisées et surtout sans violence. C’est une première dans le Proche-Orient.
Le monde arabe bouge et certaines pratiques ne sont plus possibles. La presse française a parlé d’un « printemps arabe ». C’est peut-être prématuré. L’hirondelle libanaise ne peut à elle seule assurer aux Arabes un printemps, même si l’arrivée de Mahmoud Abbas et la décision du gouvernement israélien de se retirer de Gaza sont de bonne augure.
Paradoxalement le monde arabe bouge à cause de l’Irak ou plus exactement à cause du grand gendarme américain. La présentation à la presse planétaire de la capture dans des conditions de suprême humiliation de Saddam Hussein a eu un effet terrible sur certains dirigeants arabes dont la légitimité n’est pas tout à fait certaine. Ces images –terribles et terrifiantes—ont dû hanter des gens comme le libyen Kadhafi ou le syrien Bachar El Assad, même quelqu’un comme Moubarak, allié des Américains a dû se sentir mal à l’aise ce qui l’aurait poussé à proposer une nouvelle loi électorale permettant à plusieurs candidats de se présenter à sa succession (ce qui ne l’empêchera pas de se représenter pour la cinquième fois !! ni de pousser son fils à lui succéder !).
Kadhafi a été rapide et a tout de suite proposé aux Américains, bien avant l’arrestation de Saddam, de payer 2,7 milliards de dollars aux familles des victimes de l’attentat de Lokherbie. En échange les Américains devaient pousser les Nations Unies à lever l’embargo sur son pays, ne le considérant plus comme faisant partie « des Etats voyous », ce qui a permis à Washington de revenir en force en Libye pour s’occuper notamment des gisements pétroliers.
Bachar El Assad, lui aussi a compris qu’il avait tout intérêt à se retirer du Liban et à laisser ce pays retrouver son indépendance politique et son identité culturelle. Les manifestations des libanais, plus les pressions américaines et européennes ont fini par faire plier ce chef d’Etat qui a hérité le pouvoir de son père comme on hérite un commerce ou une maison familiale. Les élections législatives du mois de mai au Liban auront pour effet premier de changer la donne dans la région. Pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, des citoyens libanais s’exprimeront librement et éliront ceux qu’ils auront choisis. Les fameuses « moukhabarats » (services de renseignement syriens) seront réduits au chômage et à l’inactivité. Il faut dire que les libanais ont bien joué cette partie : après l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, la Syrie a été désignée comme l’instigatrice de ce crime, mais aucune preuve n’a été apportée dans ce sens ; peut-être que la commission qui travaille en ce moment sur cette affaire donnera quelques éclaircissements, mais quoi qu’il en soit, le peuple qui est descendu dans la rue visait directement Damas.
Kifaya ! Les citoyens arabes en ont assez des assassinats politiques, assez de terrorisme, assez de moukhabarats, assez de ce mépris où on les tient. Ces citoyens sont informés en permanence de la manière dont d’autres pays sont gouvernés, comment la démocratie est exercée, comment l’individu est respecté dans ses droits. Les télévisions du monde entier leur offrent quotidiennement des images de peuples respectés, de dirigeants responsables et justiciables au cas d’un délit ; ils voient qu’une autre façon de vivre est possible. Alors ils crient « Kifaya ! » Assez, Basta ! Ces cris ont été entendus au Caire, à Damas, à Beyrouth et même dans certains palais des pays du Golfe. Ces cris ont été entendus parce que l’Irak est dans tous les esprits, l’Irak avec sa tragédie, avec ses Américains, avec ses voitures piégées, l’Irak du malheur et pour certains de « la libération », une libération qui a coûté jusqu’à présent plus de cent milles victimes de civils irakiens.

Alors Kifaya!

 

Tahar Ben Jelloun.