Retour de Turquie

Par Tahar Ben Jelloun

2005
 

Istanbul.


Il est six heures du matin. L’agent de police des frontières à l’aéroport d’Istanbul s’attarde sur mon passeport. Il l’examine page par page, le photocopie, me regarde puis me fait comprendre en turc que je suis dans une situation illégale : il n’y a pas de tampon d’entrée sur le territoire de la Turquie ! Je lui explique qu’à l’aller j’ai transité par Istanbul avant de prendre le vol domestique vers Ankara. Mon ami, l’écrivain Pierre Assouline qui m’accompagne est soumis au même traitement. En souriant, il me dit « attention, (le film) Midle Night Express commence ! ». Je n’ai pas envie de rire, car l’agent nous refoule. Nous voilà tous les deux dans un bureau où trois policiers fument un tabac infecte. Ils nous regardent comme si nous étions des clandestins. Notre avion part à 7h30. Le temps passe et nous n’avons toujours pas nos passeports. Personne pour nous traduire ce qu’ils nous disent. Nous parlons avec des gestes, leur montrons nos billets d’avion, les lettres d’invitation de l’ambassade de France. Cela ne les intimide pas. La bureaucratie turque a son rythme et ses tunnels. Un Italien crie en anglais. A cause des mêmes tracas, il vient de rater son vol pour Milan. On lui réclame une amende. Il paye, obtient son passeport et quitte le bureau en colère. Il ne votera pas pour l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Pierre et moi nous nous regardons. Il nous reste 25 minutes pour le vol. Pas question de payer une amende. C’est une forme de corruption. Finalement, on nous transfère dans un autre bureau où on photocopie tous nos documents et nous libèrent. Nous courons pour rattraper notre vol.
Ce pays ne peut être résumé par cet incident, mais il est utile de le signaler pour que les responsables politiques exigent de leur police de changer de méthode de travail.
Cela étant, tous ceux qui débattent de l’entrée de la Turquie dans la communauté européenne devraient visiter ce pays. Ceux qui craignent que l’Europe ne soit défigurée par cette arrivée, changeront d’avis, car la Turquie est un grand pays, bien enraciné dans l’histoire, un ancien empire qui a su revenir aux dimensions modestes d’une nation décidée à s’émanciper par l’économie. En même temps ils trouveront matière à nourrir leurs arguments, car tout le pays n’est pas prêt à intégrer l’Europe. Il y a des résistances, des peurs, des susceptibilités, certains archaïsmes bureaucratiques. Le Turc est fier, orgueilleux, d’ailleurs certains m’ont dit qu’ils ne comprennent pas pourquoi des Européens discutent l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Un professeur d’université, francophone, s’étonne du bruit fait par cette éventualité. Il me dit : « si les Européens ne veulent pas de nous, il faut qu’ils sachent que nous ne serons pas malheureux s’ils nous refusent ; le Turc est binaire, on est avec lui ou contre lui, pas de position médiane ». Un autre me dit « je ne suis pas certain que ce pays soit prêt à renoncer à une partie de sa souveraineté pour devenir européen ».
Le contact direct rend les idées plus claires car, nombreux sont les préjugés, les phantasmes et les idées reçues qui circulent autour de ce peuple et de ses aspirations. Il faut dire que c’est une société complexe, ayant des disparités importantes entre les classes, entre les ethnies et aussi dans la manière dont la femme est traitée. Les mentalités ne changent pas aussi vite que les promulgations des lois. Ainsi le « crime d’honneur » est encore pratiqué dans les villages isolés de Kayseri, de Mus ou d’Erzurum. On tue pour laver le déshonneur causé à la famille par une fille qui n’a pas résisté à la tentation sexuelle.
Dès qu’on arrive à l’aéroport d’Istanbul, on sent qu’on est en Europe, en tout cas dans un pays développé et occidentalisé. Ce lieu est une belle vitrine. Rationalité, efficacité avec cependant une présence visible et parfois gênante de la police. Plusieurs contrôles de sécurité sont effectués. Pas de laisser-aller, pas de complaisance. La police fait son travail et souvent avec zèle.
Istanbul est une ville qui rivalise de beauté avec Budapest. Quant à Ankara, elle n’a de beau que le site. Des immeubles se suivent à l’infini, et autour de la ville ancienne, Ulus, des maisons sont construites la nuit sans autorisation. Là comme ailleurs, la densité humaine est impressionnante. 5 millions d’habitants dans la capitale. Quant à Istanbul la ville aux deux rives, l’une européenne, l’autre asiatique elle croule sous ses 15 millions d’habitants. Des géologues ont déjà prévenu les autorités que la ville vit sous la menace d’un tremblement de terre sérieux. Mais les Turcs sont des gens qui vont de l’avant tout en restant très attachés à l’héritage de Kemal Atatürc, celui qui a fait entrer ce pays dans la modernité occidentale en 1923, instaurant la laïcité, le libéralisme économique, remplaçant les caractères arabes par des caractères latins et surtout rompant avec un Orient nostalgique et peu enclin à engager le combat pour le développement.
Partout l’image de cet homme providentiel est présente, sur les billets de banques, sur les cartes postales, dans des monuments, dans les écoles, dans les rues. Tous les 10 avril, les sirènes se déclenchent à 9h05 précises et une minute de silence est observée dans tout le pays en souvenir de la mort en 1938 de Kemal Atatürc..
Les élèves des écoles connaissent par cœur sa vie. On leur apprend que la Turquie a fait sa révolution grâce à ce héros. Le culte de la personnalité se maintient vif jusqu’à nos jours. Le kémalisme est plus qu’une idéologie, c’est une révolution qui a bouleversé de fond en comble la société, un legs intouchable, quelque chose de sacré.
Que ce soit dans les rues d’Ankara ou celles d’Istanbul, je n’ai pas vu de femmes voilées. Des paysannes portent un fichu sur la tête, ce qui n’a rien à voir avec la bourka noire que portent des filles et des femmes dans certains pays arabes. Les islamistes ont essayé de réintroduire le voile à l’école, mais les parents ont résisté. Le premier ministre a dû envoyer ses deux filles étudier aux Etats-Unis principalement parce qu’elles peuvent porter le voile dans l’université américaine ! De même, le gouvernement voulait faire voter une loi sur l’adultère, mais il a dû y renoncer à cause des pressions européennes. Cette loi, me dit un observateur étranger, aurait arrangé les femmes vivant près de la frontière avec la Géorgie car elles se plaignent de l’arrivée de jeunes et jolies russes qui leur « volent » leurs maris.
On entend le muezzin faire l’appel à la prière en arabe, mais les commerçants ne ferment pas leur boutique pour aller à la mosquée comme cela se fait dans la plupart des pays musulmans. Dans ce pays la laïcité est une religion, c’est un acquis, une valeur fondatrice de la république. Les islamistes, non seulement sont modérés mais aussi très discrets ; ils n’attaquent pas de front les principes de la laïcité. C’est dans des villes du centre du pays comme Kayseri que les restaurants ferment durant le mois du Ramadan. L’armée par exemple expulse de ses rangs ceux qui se présentent comme des islamistes. Comme m’a dit un professeur d’université « les islamistes contrôlent le gouvernement mais pas l’Etat ! ».
Ce pays, puissant, à l’économie florissante et à la démographie généreuse, ne connaît pas une homogénéité sociale. Les mentalités sont très différentes et même opposées qu’on soit dans les grandes villes ou qu’on soit au fond de l’Anatolie. La femme, libre à Istanbul, vit encore sous le joug de l’homme dans certaines régions montagneuses. On se souvient du film « Yole » de Yilmaz Güney qui dépeignait de manière forte la condition terrible des femmes de cette partie de la Turquie.
Le 8 mars 2005, une manifestation de femmes a été dispersée brutalement par la police. Des images de femmes battues par les agents de la police ont fait le tour des télévisions du monde. Ce qui a servi d’argument aux opposants à l’entrée de la Turquie en Europe.
Un autre problème constitue une pomme de discorde entre les Turcs et les Européens : la question du génocide arménien. Le gouvernement n’a pas encore compris pourquoi le parlement français a voté à l’unanimité la reconnaissance du génocide arménien. C’est une question qui les met en colère. J’ai animé un débat sur le racisme avec des élèves du lycée Galatasaray à Istanbul. Les adolescents turcs m’ont posé des questions sur la xénophobie en général, sur la notion de race, sur le génocide des juifs et des tsiganes mais trouvaient déplacé le fait que j’évoque dans mon livre « le racisme expliqué à ma fille » la responsabilité turque dans le massacre des Arméniens (1915). Un élève de quatorze ans me dit sur un ton vindicatif : « pourquoi utiliser le mot « génocide » à propos des Arméniens d’autant plus qu’il n’est pas prouvé que ce sont les Turcs qui les ont tués ? » J’essaie de lui expliquer que c’est un fait historique et qu’il ne doit pas se sentir responsable de ce que ses arrières-arrières parents ont fait. Un autre se lève et me dit : « c’est de la propagande anti-turque ! ».
Manifestement, ces élèves ont été endoctrinés. On leur apprend à nier un fait d’histoire. On retrouve la même attitude chez des adultes.
La Turquie a le temps devant elle pour consolider et compléter la modernité commencée avec Kemal Atatürc ; il lui suffit de travailler les mentalités pour que la condition de la femme soit la même que celle des autres femmes d’Europe, de revoir ses manuels d’histoire pour cesser de nier ce qui s’est passé en 1915, de rester vigilante face à l’islamisme et enfin d’éduquer sa police des frontières pour se conduire de façon courtoise et juste avec les voyageurs. On dit qu’en 2020, la Turquie comptera 100 millions d’habitants et sera le pays d’Europe le plus peuplé. Comme l’Egypte, sa démographie augmente à raison d’un million d’âmes par an ! De quoi faire peur à des Européens qui vivent la tendance contraire.
Ce grand pays est un pays de contrastes. Son entrée dans la communauté européenne ne se fera pas sans sacrifices.


Tahar Ben Jelloun.