Don Quichotte à Tanger

Nouvelle, par Tahar Ben Jelloun

2005
 

« TEATRO CERVANTES ; CALLE ANUAL ; TANGER »
« Il était une fois, et que le Bien qui arrive soit pour tout le monde, le Mal pour qui l’a cherché… »
Il était une fois, et que le Bien arrive à ceux qui le méritent, le Mal aux traîtres, aux renégats et captifs de la sécheresse du cœur et de l’âme…
Il était une fois un historien qui n’a fait que du Bien autour de lui…
Il était une fois un homme à la maturité rayonnante. Il s’appelait Benengeli, Ben pour les amis et les besoins de cette histoire.
Par une matinée où le temps a perdu la raison, la mémoire et le rythme des saisons, Ben s’est rendu à pied au Cap Spartel à quelques pas du phare. Il a regardé la mer et a constaté que le vent changeait la couleur des choses. La montagne avait encore vieilli, pris quelques rides dans ses flancs. Elle ressemblait de plus en plus à un dromadaire résigné. Les maisons s’étaient un peu plus affaissées, des fissures pas bien graves étaient apparues sur les murs. Le temps, seul le temps était indifférent au vent et à l’humeur des hommes. Le ciel aussi semblait étranger, même si des nuages étaient malmenés par des poussées violentes venant de l’Est. Que serait Tanger sans le vent d’Est, celui qui lave les rues et les regards, celui qui nettoie l’air des moustiques et autres mouches du Sud, celui qui donne la migraine et dérange l’ordre des choses ?
Ben se tenait droit face aux côtes espagnoles qu’on voyait clairement en cette journée de soleil mitigé. C’est là, à la pointe extrême du nord de l’Afrique, juste là, dans cette direction que la Méditerranée et l’Atlantique se rencontrent, regarde, concentre-toi, tu vois une ligne verte, subtile, presque invisible, une ligne qu’il faut imaginer, un tracé qu’il faut inventer, ne fais pas attention au pétrolier qui passe ni aux deux barques de pêcheurs qui s’éloignent. En face c’est l’Espagne. Les Espagnols viennent de se réveiller. Tu sens l’odeur du café et des chouros ? Ils ont fait la fête toute la nuit, certains ont trop bu de la Rioja, d’autres ont trop lu des pages de livres abandonnés sur la grande place de Tarifa. Ils sont tous sortis pour voir passer l’Ingénieux Hidalgo, Don Quichotte de la Manche. Monsieur Miguel de Cervantès est de retour. Son voyage a duré longtemps, des nuits et des siècles. Il a marché dans des territoires infinis, a livré des batailles, sauvé des enfants, secouru des femmes, s’est perdu et retrouvé, a déterré des histoires de chevalerie ancienne, et s’est nourri de mots, beaucoup de mots, des tonnes de syllabes et des milliers de pages écrites par des inconnus, par des anonymes, des milliers de livres sauvés des bûchers dressés par l’Eglise. Il est resté aussi mince, aussi svelte et aussi généreux qu’au jour où il s’était donné pour mission de mettre de la justice dans les rapports entre les humains. Ce jour-là, une mouche venue d’Inde l’avait piqué. On a dit qu’elle était rouge, d’autres prétendirent qu’elle était verte et surtout vénéneuse. Il s’était levé, mis les habits d’un chevalier issu d’un village dont plus personne ne connaissait le nom, décida de devenir le réparateur de toutes les injustices. Sûr de lui, le pas ferme, le regard franc, sans un sou en poche, il énuméra quelques unes des vilenies qu’il s’était juré de combattre. Quelle entreprise ! Il lui fallait plus d’une vie, pour accomplir cette noble tâche. Il lui fallait une imagination féconde, une générosité fertile, une patience magnifique pour arriver à bout de ce projet. Dieu lui accorda une vie infinie et éternelle. Il méritait bien cette attention divine pour réparer ce que Dieu ou parfois le Diable faisait faire aux hommes.
Il avait mangé tant de livres qu’il avait attrapé une indigestion qui s’était transformée en un foisonnement de vers et d’images. Il truffait ses déclarations de poésie et de récits qui dégageaient un parfum d’aventure et de folie. Il fallait courir derrière lui pour suivre son débit, pour saisir les nuances de ses dires. Avec les couvertures cartonnées des livres, il s’était fabriqué une épée qui tenait bon gré mal gré. Une arme symbolique. Une apparence d’arme.
Ben attendait. Il savait que Monsieur Miguel de Cervantès allait enfin fouler le sol de Tanger en cette fin d’été, en cette fin du siècle, en cette fin de l’histoire. Pourquoi viendrait-il dans cette ville au charme désuet, cultivant des mythes et légendes de pacotille, une ville pour touristes indécis où les rares chevaliers ayant survécu à la mélancolie avaient grossi et bougeaient avec beaucoup de peine ? Parce que Tanger a connu une époque où toutes les nations y avaient planté un pieux, certaines un arbre, d’autres y ont ouvert un consulat pour espions borgnes et écrivains alcooliques. Parce que Tanger a vécu une époque faste où elle donnait des spectacles dans un théâtre situé entre le Mur de la Paresse et le marché de poisson, un théâtre grandiose avec une façade magnifique, un théâtre devenu une salle de cinéma où on projetait des peplums et des films d’horreur sur un écran ayant perdu sa blancheur depuis longtemps, une salle obscure où des amants se retrouvaient pour faire l’amour dans le noir tout en regardant d’un oeil des films indiens. Il s’appelle Teatro Cervantès.
Ben, sous la pression de quelques tangérois meurtris par l’état de ce monument, avait accepté d’écrire une lettre à Monsieur Miguel de Cervantès pour lui demander de venir en personne constater ce que ce lieu était devenu, espérant que cette visite pousserait les responsables à restaurer ce haut lieu de la magie. Cette fois-ci il ne s’agissait pas de réparer un tort fait à un enfant ou à une dame mais à un lieu, un monument qui se penchait pour s’enfoncer dans le sol et disparaître, un bâtiment conçu avec art et intelligence mais négligé, oublié, insulté.
La honte. Ben venait justement de traduire une stance du poète Luigi Tansilo où il est dit « Augmente la douleur et augmente la honte/quand Pierre le pécheur voit se lever le jour (…)/Pour un cœur magnanime, la honte est le tourment… » Ben avait honte de déranger le Chevalier errant pour lui faire visiter un théâtre en ruine, abandonné par les autorités de tutelle, l’Etat espagnol, et oublié par les autorités locales qui n’avaient pas un sou ne serait-ce que pour débarrasser l’entrée des immondices accumulées durant des années. Là, des clochards faisaient leurs besoins. La puanteur montait et atteignait le boulevard Pasteur en passant par l’hôtel El Minzah, un lieu mythique mais lui aussi voué à la médiocrité depuis que ses propriétaires le vendirent à un Irakien qui avait fait fortune sous la dictature d’un certain Saddam Hussein ! La honte. Parce que les rats ont élu domicile dans ce théâtre où tous les soirs se jouait une comédie animale où les êtres humains étaient représentés comme des farceurs, des images sales et indignes, des êtres humains assez généreux pour leur avoir laissé cet espace comme hôtel particulier. Les rats avaient passé un accord avec des chiens errants, des chiens chétifs et malades, probablement minés par la rage. Ils leur donnaient à manger, en échange ils empêchaient les intrus de s’approcher de ce haut lieu de la culture, culture microbienne s’entend.
Mais Monsieur Miguel De Cervantès n’était pas censé connaître tous ces détails. Il devait venir à Tanger accompagné de son ami Sancho Pancha qui, entre temps, avait trouvé du travail dans un cirque de la compagnie des Etoiles Bleues. Il y occupait la fonction de « redresseur de torts », les torts étant des animaux d’une espèce assez répandue dont la physionomie se situe entre celle du singe et celle de l’homme. Sancho avait beaucoup à faire, car les torts étaient de plus en plus nombreux et n’arrêtaient pas de sévir dans le pays.
Ben avait bien fait les choses, avait préparé le voyage et surtout l’accueil de celui qu’il appelait tantôt Miguel de Cervantès tantôt Don Quichotte. Ben avait passé des années à traduire les deux tomes de « L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte De La Manche ». Il avait l’édition de 1605 qu’il trouvait particulièrement bien établie. Mais le problème de Ben c’est qu’il était historien et pas romancier et encore moins poète. Il adhérait cependant au texte avec une jubilation qui inquiétait sa famille. Quand il s’enfermait dans son cabinet entouré de dictionnaires et d’encyclopédies en vue d’assurer une traduction fidèle du texte, on l’entendait souvent partir dans des éclats de rire qui devenaient vite des fou-rires. Mouzah sa femme se précipitait au seuil de son bureau, frappait à la porte, demandait si ça allait bien, lui proposait un verre d’eau ou une tasse de camomille pour le calmer. Il ne lui répondait pas mais réprimait son envie de rire.
Ben lisait et relisait les pages, s’arrêtait et dégustait phrase après phrase. Il riait aux larmes, ce qui retardait le travail de traduction. Il se laissait aller à des rêveries et oubliait de manger. Pourtant il n’avait pas faim ni l’impression qu’il avait sauté un repas. Quand sa femme s’en inquiétait, il lui disait, tu sais, je suis comme mon ami et notre futur hôte, je préfère m’alimenter de délicieux souvenirs !
Mouzah était persuadée qu’elle faisait partie de ces délices qu’il avalait en se frottant les mains. Mais Ben, comme certains historiens, aimait tordre le cou à la logique historique et inventait des faits et des souvenirs qui auraient pu exister. Quant à sa femme, il l’appela et lui lit ces phrases écrites par Monsieur Miguel de Cervantès : « L’épouse vertueuse est comme un miroir de cristal, clair et brillant, que la moindre haleine ternit et obscurcit. On doit se comporter avec elle comme une relique : l’adorer et ne pas la toucher. On doit la préserver et l’admirer comme on préserve et admire un beau jardin rempli de roses et de fleurs de toute sorte… »
Mouzah lui dit en riant, j’aimerai être un jardin, mais un jardin parfumé, piétiné par ton désir et par ta volonté de me posséder même si les fleurs perdront toutes leurs pétales !
Non seulement Ben traduisait du castillan vers l’arabe l’œuvre de Miguel de Cervantès, mais il trouvait du temps pour écrire une histoire parallèle qu’il comptait offrir à son ami en la traduisant de l’arabe vers le castillan. Ce fut ainsi que Miguel de Cervantès reconnaîtra plus tard que ce fut Sidi Ahmed Benengeli qui lui inspira le titre de son livre.
Le vent soufflait avec une force inhabituelle. Les volets et portes claquaient. Les mouettes s’enivraient, les nuages tombaient s’éparpillant en écume infinie. Les pêcheurs s’accrochaient à leur barque, les garde-côtes sifflaient et les agents de la gendarmerie nationale entraient dans le phare fumer.
Ben écrivait. Miguel attendait le retour du calme pour embarquer. Il était debout sur le quai du port de Tarifa. Une pancarte vantait la rapidité de la traversée : « 30 minutes seulement séparent l’Europe de l’Afrique ».
En attendant la femme de Ben alla voir le Wali, super gouverneur de la région pour le convaincre de donner une réception en l’honneur de Monsieur Cervantès.
--Monsieur qui ?
--Miguel de Cervantès l’auteur de Don Quichotte de La Manche, de Nouvelles exemplaires, de Persilès etc.
--Vous vous moquez de moi, Don Quichotte n’existe pas, c’est une chimère, une métaphore pour dire qu’on se bat contre des moulins à vent.
--Ce n’est pas Don Quichotte qui arrive, mais le chevalier errant qui l’a écrit.
--Et il va errer dans nos rues sales et encombrées de vendeurs à la sauvette parce que les commerçants ne payent pas tous leurs impôts, parce que les élus au Conseil Municipal ne s’intéressent qu’à leurs propres affaires et négligent l’hygiène de la ville et le bien être de ses habitants ?
--Non, Monsieur de Cervantès vient s’enquérir de l’état du théâtre qui porte son nom. La ville et ses problèmes seront effacés le temps de sa visite. Il ne les verra pas. Du port, il montera le cheval que la Confrérie des Pétales de Roses lui a préparé. On l’emmènera directement à l’entrée du théâtre. C’est là où vous pourrez intervenir. Comme contribution des autorités politiques, il vous sera demandé de lire une page du Don Quichotte en arabe devant Monsieur Miguel de Cervantès. Ensuite, vous vous éclipserez discrètement.
--Quoi ? Il y a un théâtre à Tanger et je ne le sais pas ?
--Il y avait un théâtre, un lieu superbe construit par les Espagnols quand ils ont occupé le nord du Maroc, d’ailleurs c’est l’unique réalisation culturelle qu’ils ont laissée dans cette ville , il y a bien l’hôpital et l’école polytechnique du Marché aux bœufs et puis c’est tout.
--Lire en arabe ? Je préfère lire en français. Je n’aime pas être ridicule. En dehors de cette épreuve que puis-je pour vous ?
--Donner une belle réception pour le grand écrivain Miguel de Cervantès dans le palais du gouverneur à la Vieille Montagne.
--Mais vous vous moquez de moi, quand j’étais au collège on a étudié quelques pages du Don Quichotte, ça me revient, vous voulez me faire croire que ce monsieur qui a vécu il y a trois ou quatre siècles vient nous rendre visite aujourd’hui ! Tant que vous y êtes, pourquoi ne pas inviter Garcia Lorca, Picasso, Dali et bien d’autres défunts ?
--Monsieur Miguel de Cervantès arrivera dès que le vent d’Est sera tombé.
--J’imagine qu’il viendra sur un tapis volant.
--Figurez-vous qu’on y a pensé, son œuvre a quelques parentés avec les Mille et une Nuits, mais les gens de la météorologie nationale et espagnole nous ont dissuadé. Trop risqué pour un homme aussi frêle et léger que Monsieur Miguel de Cervantès. Alors on a opté pour l’hydroglisseur rapide, vous savez celui qui met trente minutes pour traverser le détroit de Gibraltar.
--Comment devrai-je m’habiller ?
--En djellaba blanche, tarbouche rouge, babouches jaunes.
--Je préviens le ministre de la culture !
--Surtout pas, Monsieur Cervantès déteste les obligations et la langue de boisLe Wali ne voulait pas passer pour un ignorant. Dès que Mouzah quitta son bureau, il pria
Mademoiselle Carmen, la jeune directrice de l’Institut Cervantès de lui rendre visite, elle arriva accompagnée de Malika, une jeune hispano-marocaine, traductrice.
--J’ai un service à vous demander : auriez-vous une édition abrégée de Don Quichotte dans une traduction moderne, je veux dire lisible ?
--Vous la voulez en français j’imagine ?
--Bien sûr, je ne suis pas du Nord, donc, je ne parle pas espagnol.
--Nous avons une excellente traduction, une nouvelle traduction de ce chef d’œuvre faite par Aline Schulman, mais pas abrégée !
--Je vais m’enfermer pour en lire quelques chapitres. Car figurez-vous que nous attendons d’un jour à l’autre la visite de l’auteur.
--Vous voulez dire de Madame Schulman ?
--Non, de Monsieur Miguel de Cervantès en personne !
Les deux jeunes femmes partirent en étouffant un rire.
--C’est fou ce que le vent d’Est peut faire comme ravage dans cette ville, dit Carmen à Malika.
--Tanger est connue pour faire perdre la raison aux plus démunis quand persiste trop le vent d’Est, ajouta Malika , mais le Wali est connu pour avoir un petit grain !
--Un grain de quoi ?
--De folie ! Oh, ce n’est pas de la démence, mais l’autre jour il s’est habillé comme un éboueur et s’est mis à nettoyer la plage de ville, il a ramassé les sacs en plastique, les bouteilles et pots de yaourt jetés par les baigneurs. Depuis les tangérois le prennent pour un original. Alors s’il te dit que Cervantès va lui rendre visite, il ne faut pas t’étonner.Le Wali se mit à lire tout de suite. Il avalait les pages à grande vitesse. Il découvrit que Monsieur Miguel de Cervantès connaissait bien les Maures. Il était tout excité et voulait parler de sa lecture avec Mouzah ou avec son mari. En attendant, il monta dans sa voiture et demanda au chauffeur de le laisser boulevard Pasteur, juste avant le café de Paris. Il descendit seul la rue Anoual jusqu’à arriver au Teatro Cervantès. Il se laissait guider par les odeurs d’urine. Arrivé devant cette façade qui avait dû être très belle, il se boucha le nez et se pencha pour voir tout ce qui était accumulé à l’entrée du théâtre. Il y avait de tout. Un chat mort, deux rats crevés, des dizaines de sacs d’immondices, du charbon, du bois, une vieille chaise en fer, un costume d’un personnage historique, le tissu était tout mité, déchiré, ce devait être l’habit d’un roi ou d’un calife.
Il était dégoûté et déprimé par ce qu’il découvrit. Il fallait nettoyer au plus vite ce lieu. Il convoqua une réunion avec le Conseil municipal qui avoua ne pouvoir rien faire. Non seulement il n’avait pas les moyens mais redit que c’est du ressort du consulat d’Espagne à Tanger. Le consul général était malade. Il avait attrapé un mauvais coup de vent. Il se cloîtrait dans sa résidence et refusait de répondre au téléphone.
Durant la nuit, le wali paya des Africains sans papiers qui attendaient pour traverser clandestinement le détroit de Gibraltar pour qu’ils nettoient cet espace. Il avait tenu à surveiller lui-même l’opération ; installé dans sa voiture, il lisait Don Quichotte tout en jetant de temps en temps un oeil sur ce que faisaient les Africains.
Le matin, tout redevint propre. Il fit installer des barrières et demanda au chef de la police de surveiller cet endroit parce qu’une note confidentielle arrivée de Rabat laissait entendre que Sa Majesté viendrait rendre visite à ce haut lieu de la culture. Dès que le commissaire entendit le mot Sa Majesté, il se mit au garde à vous et dit « A vos ordres ! Qu’Allah protège notre seigneur et lui donne longue vie ! ».Trois jours plus tard, le vent était tombé. La mer était calme. Les arbres comptaient leurs branches. Les oiseaux reconstruisaient leur nid. Le ciel était bleu ; la mer brillait comme un miroir qui aurait capté le ciel. Larbi Yacoubi qui avait quelque ressemblance avec Don Quichotte et qui avait dans sa jeunesse joué dans ce théâtre, s’habilla avec le costume d’Hamlet et se présenta devant le théâtre. Il attendit l’arrivée des autres acteurs.
Ben et Mouzah étaient prêts. Le wali aussi qui arriva chez l’historien une paire de jumelles militaires entre les mains. Ils montèrent tous à la terrasse scruter l’horizon. Monsieur Miguel de Cervantès était en route.
Il n’arriva pas seul. Il était accompagné de Sancho, de la belle Zorha, de son père Hadj Mourad, apparemment contrarié puisqu’on avait converti sa fille au christianisme, de Lalla Marien (qu’on écrit aujourd’hui Marième) responsable de ce drame, et de deux frères jumeaux qui lui ressemblaient étrangement.Sept coups de canon annoncèrent l’arrivée de Monsieur Miguel de Cervantès. Carmen et Malika furent convoquées par le consul général qui oublia sa fièvre. On emmena les élèves de l’Instituto Cervantès rue Anoual. La circulation était arrêtée. Une fanfare prit la tête du convoi. Cervantès marchait à pied, levait la tête pour regarder les femmes aux balcons. Le wali ne savait plus où donner de la tête. Ben et Mouzah devaient l’accueillir à l’entrée du théâtre. Ils eurent du mal à dissuader Larbi Yacoubi de réciter le monologue d’Hamlet.
Devant une foule ahurie, le wali ouvrit le tome II du Don Quichotte à la page 450 et récita :
« Bienvenue dans notre ville à celui dont j’atteste sur l’honneur qu’il est le miroir, le phare, l’étoile, le guide de la chevalerie errante ! Bienvenue au chevalier don Quichotte de la Manche ; non pas le faux, le fictif, l’apocryphe qu’on nous a dépeint récemment dans une histoire mensongère, mais le seul, le vrai, le légitime : celui que nous décrit Sidi Ahmed Benengeli, illustre historien, ici présent ! »
Après un moment de silence et de stupéfaction, le grand écrivain fit un discours comme au bon vieux temps :« Quiconque élit le bon arbre, sera couvert d’une bonne ombre.
J’ai eu la chance de tomber sur le bon arbre, celui de l’ivresse et de la fantaisie, celui dont les fruits donnent du courage et de la vaillance, celui qui nourrit notre esprit de rêves et de beauté.
J’ai abandonné l’histoire aux lois de l’oubli. Je ne suis qu’un livre, un vaste ouvrage que le temps a façonné, que la vie a écrit. Je sais que les livres sont notre liberté, même si certains prétendent qu’ils ne seraient que mensonges. Les livres nous donnent la possibilité d’ouvrir un château fort ou un magnifique palais, dont les murs sont d’or massif, les créneaux de diamants, les portes d’hyacinthes ; l’ordonnance est si admirable que, malgré les diamants, les escarboucles, l’architecture en est plus précieuse que la matière.
Et ce n’est pas tout. Après avoir contemplé cette merveille, il voit sortir du château un grand nombre de jeunes filles, vêtues avec tant de richesse et d’élégance que, si je me mettais à vous décrire leurs parures comme on le fait dans ces romans, je n’en aurai jamais fini.Enfin, bien que j’ai trépassé, la mort n’a point triomphé. Adieu mes amis ! »Il repartit comme il était venu. Il disparut dans la mer juste au moment où le vent d’Est s’était levé pour saluer son passage.

 

Paris ; Fevrier 2005.

 

Tahar Ben Jelloun.